La mémoire d’un orage

À l’occasion de la 13e édition de Paris Gallery Weekend, H Gallery propose deux jours de rencontres et de musique autour de la carte blanche confiée à Olivier Kaeppelin. Réunissant les peintres Oda Jaune, Sarah Jérôme, Karine Hoffman et Louise Tilleke, Auprès du cœur sauvage revendique « une très forte intensité existentielle et picturale ». Deux conversations modérées par le commissaire de l’exposition viendront prolonger cette traversée sensible les samedi 30, à 15 h 30, et dimanche 31 mai, à 15 h 30, tandis qu’un concert exceptionnel de Marie Amali investira la galerie le samedi en fin d’après-midi (17 h). Entre peinture, littérature, cinéma, poésie et musique, H Gallery compose ainsi un espace d’écoute et de résonances à l’image d’un accrochage qui fait le « pari de l’art et de la peinture contre les rhétoriques réductrices des discours dominants ».

La peinture commence peut-être là, dans une tentative obstinée de donner une forme à ce qui nous traverse. Non pas reproduire le visible, mais faire affleurer à la surface de la toile intentions et sentiments, indistinctement. Car certaines peintures ne montrent pas. Elles accueillent. Elles agissent au seuil du dedans et du dehors, entre ce qui se voit clairement et ce qui demeure pressentiment. C’est dans cet espace de vibration et d’incertitude qu’Olivier Kaeppelin inscrit l’exposition présentée actuellement à la H Gallery. Le voyage commence par son titre : Auprès du cœur sauvage, une expression poétique dont les racines plongent dans la littérature du XXe siècle en évoquant deux de ses figures majeures. Ainsi découvre-t-on que l’écrivaine brésilienne Clarice Lispector a titré son premier roman, Près du cœur sauvage, en soustrayant quelques mots au romancier irlandais James Joyce. « Il était seul, il était heureux, il était tout près du cœur sauvage de la vie », se souvient Olivier Kaeppelin.

Vue de l’exposition Auprès du cœur sauvage, H Gallery, Paris. © Louise Tilleke, Karine Hoffman, Sarah Jérome, photo MLD

La formule retenue pour l’exposition est légèrement différente. En effet, il ne s’agit plus d’être « près » mais « auprès ». Une nuance discrète qui en change pourtant profondément la portée. « Être près », c’est se situer, sans pour autant s’engager. Tandis qu’« être auprès », c’est avoir la possibilité de prendre soin du fragile, d’estomper l’inquiétant, de révéler l’insoupçonné, sans pour autant les réduire ou les maîtriser ; c’est respecter cette présence dont on ne sait ni la nature, ni les manifestations. Dans l’esprit du commissaire d’exposition, poète avant tout, il s’agit bien là d’une attitude, d’une forme de délicatesse.

Vue d’exposition Auprès du cœur sauvage, H Gallery, Paris. © Louise Tilleke, Karine Hoffman et Sarah Jérome, photo MLD

L’exposition réunit Oda Jaune, Sarah Jérôme, Karine Hoffman et Louise Tilleke, dont les œuvres semblent moins dialoguer par thèmes que par résonances souterraines. Ici, point de discours mais une odyssée intime faite d’échos, de reprises, de glissements. Une main se tend, une autre tient un oiseau-fleur. Le jaune d’un serpent posé sur les hanches rouges d’une femme troue, ailleurs, un ciel de nuit bleu-noir. Là, un corps se dissout dans le paysage. Ici, une de ses versions glorieuses apparaît, telle la Sainte Face sur le voile de Véronique. Le rose de Louise Tilleke n’est pas le même que celui de Sarah Jérôme mais l’un et l’autre apprivoisent le regard en douceur pour l’entraîner au plus profond de l’être. D’une salle à l’autre, quelque chose insiste : une mémoire inquiète, une présence incertaine ? Un éther singulier s’offre à notre œil captivé.
Deux petites toiles d’Oda Jaune initient le parcours. Toutes deux montrent des mains tenues devant un visage. Geste inaugural, presque manifeste. « Il faut fermer ses yeux pour réussir à voir », rappelle Olivier Kaeppelin, évoquant le conseil de Caspar David Friedrich à un jeune homme désireux de devenir peintre. Dès lors, toute l’exposition semble placée sous le signe de cette vision intérieure. Non un rêve entendu comme échappatoire, mais une perception plus profonde, plus trouble aussi, où l’image hésite sans cesse entre apparition et disparition.

Vue de l’exposition Auprès du cœur sauvage, H Gallery, Paris. © Oda Jaune, photo MLD

Chez Oda Jaune, les corps émergent de la peinture, comme révélés de l’intérieur par une intense clarté. Rien n’est évident. Des visages se cachent, une nébuleuse engendre des mains, les ailes de deux anges fusionnent à l’instar de leurs corps déformés. La lumière attire autant qu’elle menace. Les territoires de Sarah Jérôme sont autrement incertains. Ses personnages étranges nous font basculer dans un onirisme crépusculaire. Assise sur le rebord d’une fenêtre, une jeune femme se captive pour une éruption magmatique de jaune dans le bleu profond de la nuit. Entre émerveillement et effarement, le regard hésite. L’ambiguïté se renouvelle plus loin, à l’orée d’un paysage aux couleurs acides, où un arbre au tronc vert émeraude pleure des feuilles orange sur un corps en pleine mutation. La beauté l’emporte alors sur l’effroi d’une possible tragédie.
La peinture de Louise Tilleke n’agit pas différemment. Ses figures sont prises dans la matière qui les efface autant qu’elle les fait naître. Une adolescente s’extirpe de la couleur comme elle le ferait de l’enfance. A moins que l’œil ne se trompe et que, toute entière, elle n’en soit submergée. Ailleurs, d’un noir hésitant surgit une forme blanche. Qu’est-ce donc que cette étrangeté ? Peu à peu, se dessine dans la masse un corps…, celui d’un ours. Le voilà pris au piège de la glace, vestige d’une banquise disparue sous le sombre effet d’un certain réchauffement. Sarcophage de glace ou froid fragment de mémoire ? L’engagement pictural est indissociable de la destinée des êtres.

Vue de l’exposition Auprès du cœur sauvage, H Gallery, Paris. © Oda Jaune, Sarah Jérôme et Louise Tilleke, photo MLD

Une même tension agite les œuvres de Karine Hoffman, peut-être les plus directement hantées par la mémoire. D’origine juive polonaise, l’artiste porte dans ses tableaux une histoire familiale marquée par les disparitions et les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale. Mais rien n’y prend la forme du récit ou du témoignage. Des spectres habitent la peinture. Dans une danse cataclysmique de jaunes et de verts, deux mains cherchent à se rejoindre tandis que des visages fantomatiques surgissent dans le noir d’autres toiles. Traversés d’ombres et de réminiscences, ces paysages mentaux conservent « la mémoire d’un orage », selon l’expression d’Olivier Kaeppelin.

Vue de l’exposition Auprès du cœur sauvage, H Gallery, Paris. © Louise Tilleke et Karine Hoffman, photo MLD

Ainsi de toutes parts, les formes débordent d’elles-mêmes. Elles vibrent, se diffusent, contaminent l’espace. La peinture est indomptée, parcourue de coulures, parée de transparences, rythmée par le geste. Dans une époque où l’image se consomme souvent dans l’instant et la saturation, Auprès du cœur sauvage réaffirme la puissance lente d’un art capable d’accueillir le peut-être, le tremblement, l’énigme. Car ce qui relie profondément ces quatre artistes est une certaine manière de peindre. « Elles ne cernent pas », glisse discrètement Olivier Kaeppelin. Naît alors une sensation rare : celle d’avoir été moins face à des œuvres qu’accompagné par elles. Comme si chacune avait approché pour nous le cœur sauvage de la vie.

Infos pratiques> Auprès du cœur sauvage, jusqu’au 31 mai, H Gallery, Paris. Site de Karine Hoffman. Site de Sarah Jérôme. Site de Louise Tilleke.

Image d’ouverture> Carton d’invitation de l’exposition Auprès du cœur sauvage, H Gallery, Paris.