Palimpseste

A la fois mélancolique et ironique, Georges Dumas développe une critique acérée de notre dépendance aux machines, de l’externalisation du savoir et de la progressive désorganisation de la mémoire humaine sous l’effet des flux continus d’informations. Peu à peu, cette dernière n’apparaît plus comme un lieu de conservation, mais comme une surface saturée, où se mêlent souvenirs personnels, références culturelles et images numériques. Une méditation lucide sur ce que les technologies modifient dans notre rapport au monde, au temps et à nous-mêmes. Ce texte a été écrit pour notre partenaire TK-21-La Revue.

Je suis un enfant du siècle, pas celui d’Alfred malheureusement, mais celui de l’ordinateur, et, par conséquent, je n’ai pas de mémoire, car elle ne sert à rien. Je dis « je » comme je pourrais dire « tu », « elle », « nous », « vous », « ils » : l’amnésie est généralisée, elle ne concerne pas que les patients atteints de la maladie d’Alzheimer. Bien sûr on trouve toujours des hypermnésiques, des gens dont l’esprit est configuré comme une arche de Noé ou comme un vaste meuble dans lequel ils retrouvent tout ce qu’ils ont appris les yeux fermés parce que tout y a été soigneusement et rigoureusement rangé, classé. Ce sont les descendants de Cicéron et d’Hugues de Saint-Victor, les nouvelles bêtes de foire de notre époque : ils étonnent, ils amusent, ils ne servent à rien. Pourquoi se souvenir quand la machine le fait tellement mieux que nous ? Pourquoi posséder et conserver quand tout est en libre-service, à portée de doigt ?

Georges Dumas, Prémonition, 2025.

La mémoire humaine devient cette chose subjective et indisciplinée où tout s’accumule et s’empile sans ordre, jour après jour, au gré d’une activité mentale carburant à l’information qui par nature est neutre et indifférenciée. Carburant aussi aux émotions, aux affects. Un vrai capharnaüm, vaguement organisé pour satisfaire aux besoins de la société industrielle et aux exigences de la communication. Pour le reste, il faut se débrouiller, et on se débrouille de moins en moins bien, étant mal équipé, mal adapté pour survivre dans un monde cybernétique. C’est sûrement ce que se diront les intelligences artificielles qui nous régenteront bientôt, se posant la question de la pertinence de garder l’être humain à la surface de la planète et se demandant si les androïdes rêveront de moutons électriques.

Georges Dumas, Mon prince viendra, 2025.

En attendant cette éradication totale par la machine, il nous reste donc ce dépotoir à souvenirs constamment bombardé par des bits d’information qui en changent à chaque instant la composition et la structure. La mémoire n’est pas perturbée par du bruit comme un disque dur serait corrompu par des erreurs informatiques ou des turbulences magnétiques, la mémoire est devenue bruit, elle en est indissociable…

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Plus d’infos> Site de Georges Dumas.

Image d’ouverture> Georges Dumas, Le Ravissement.