À l’ONU, la paix n’est pas seulement un horizon diplomatique. Depuis 1964, un vitrail de Marc Chagall, Peace Window, accueille les visiteurs du siège new-yorkais comme une fenêtre symbolique ouverte sur la fraternité, la mémoire et l’espérance. Mais que devient une œuvre chargée d’une telle mission lorsqu’elle se fissure, se fragilise, et que le monde lui-même semble s’abîmer dans la répétition des conflits ?
Dans le texte qui suit, Yann Toma, artiste-observateur aux Nations Unies, fait de cette œuvre un point de bascule : il raconte les enjeux concrets de la restauration de Peace Window, et surtout l’ambition d’une « réactivation », au sens où l’art, lorsqu’il se répare, peut aussi réarmer l’imaginaire collectif. Entre esthétique pragmatiste et expériences participatives, l’auteur propose une lecture incarnée de la diplomatie culturelle : non comme décor, mais comme force d’engagement, appel d’air, et dispositif de coopération. Une manière de reprendre au sérieux la question que le vitrail adresse silencieusement à chacun : qu’est-ce que la paix ? Ce texte est publié dans le cadre des festivités textuelles pour les 16 ans d’ArtsHebdoMéias « Représenter et penser la paix ».
Depuis la création de l’Organisation des Nations Unies, l’importance de la présence d’œuvres d’art au sein de l’institution n’a jamais cessé de s’affirmer. Les œuvres y agissent comme des instruments stratégiques de régulation et y ont longtemps favorisé la promotion des objectifs et des positions politico-institutionnelles des organisations et des États ; le pouvoir sensible et pacificateur de la culture, de l’art et du design servant la devise de l’UNESCO : « Construire les défenses de la paix dans l’esprit des femmes et des hommes ».
Les œuvres d’art conservées au siège de New York et les emblèmes des Nations Unies communiquent pour un monde meilleur depuis 80 ans. Ils contribuent à rendre l’ONU accessible à tous en convoquant une forme de « souci de soi », ou style somatique, déterminé par notre expérience corporelle [1]. Ils positionnent l’art et le design comme des outils essentiels pour renouveler l’engagement citoyen et renforcer la coopération entre organisations internationales. Il y aurait, ici, l’idée d’incorporer une esthétique pragmatiste à l’action politique internationale [2].
L’incarnation de la paix au cœur de l’ONU
Désigné artiste-observateur à l’ONU en 2007, par Son Excellence (S.E.) le Secrétaire Général Ban-Ki Moon, puis nommé plus tard protecteur et curateur de la réactivation de Peace Window, je suis en charge du devenir de cette œuvre hautement symbolique de Marc Chagall. Légué par l’artiste à l’ONU en 1964, ce vitrail recèle plusieurs symboles de paix et d’amour. Dès cette mission confiée, mon intention a été de réparer l’œuvre et d’en favoriser une relecture en partant du principe que sa réparation serait un signal fort. Réparer une fenêtre ouverte sur la paix ne peut que provoquer un appel d’air inédit.
Le projet Peace Window fait appel autant à la notion de réfection qu’à celle de réédification. À l’image du concept de biopolitique de Foucault [3], l’idée d’une réfection de Peace Window agit comme un anticorps symbolique, nous engageant à répéter la paix. Elle nous entraîne à nous représenter au bord de la fenêtre, à l’orée d’un inconscient collectif apaisé (dans un dialogue assumé entre Jung et Freud). Par son ouverture, elle nous invite à un rituel de passage. Le vitrail est exaltant et vit à travers la lumière perçue. Au rez-de-chaussée du siège de l’ONU à New York, il adresse à tous ceux qui y entrent une « simple » question : « Qu’est-ce que la paix ? ».
Le vitrail de Marc Chagall a été installé dans le hall du bâtiment du Secrétariat Général de l’ONU (New York). Cette œuvre, inspirée d’Isaïe IX, 1-6, est un mémorial à la mémoire du Secrétaire général, Dag Hammarskjöld, et de quinze autres personnes qui ont perdu la vie dans un accident d’avion à Ndola, en Afrique, alors qu’ils étaient en mission de paix. Près de Peace Window, un mémorial a été inauguré le 17 septembre 1964, pour le troisième anniversaire de l’accident. Marc Chagall a d’abord travaillé une esquisse du vitrail, peinture/maquette, avant d’en confier la réalisation à Charles Marq à Reims. L’œuvre a été transportée en cinq sections, gratuitement, de France à New York par une compagnie ferroviaire italienne et assemblée au siège des Nations Unies. Principalement bleue, Peace Window mesure environ 4,5 mètres de large et 3,5 mètres de haut. Pour elle, Chagall a adapté son style en accentuant les lignes, en fragmentant la surface et en privilégiant de grands aplats colorés. Le dessin devient une structure portante, indissociable de la technique. Dans cette œuvre, Marc Chagall exprime la simplicité et la beauté des idéaux de paix et de fraternité pour lesquels l’ONU a été fondée. Des symboles de paix et d’amour se retrouvent sur l’ensemble de l’œuvre. Au centre, les contours d’un arbre paradisiaque divisent le panneau en deux parties. On y aperçoit la figure d’un jeune enfant au visage angélique émergeant d’une profusion de fleurs et recevant un baiser sur la joue ; à droite, on peut voir l’humanité et son aspiration à la paix, ses prophètes, ses victimes, ainsi que des symboles de la loi. Dans le coin supérieur droit, un groupe dynamique d’individus se rassemble autour de la croix du Christ. Le groupe semble provenir d’une ville fortifiée au loin ; l’un d’eux tient la menorah allumée. Au-dessus de cette ville, depuis la cime de l’arbre, un grand angle distribue les Dix Commandements. La partie droite du panneau est centrée sur une figure féminine entièrement vêtue, qui s’incline vers l’arbre en signe de deuil. Derrière elle, se trouve un couple avec un enfant. Au pied de l’arbre, un bébé nu fait signe au spectateur ; sa tête reflète peut-être le portrait de Marc Chagall lui-même. À gauche, en bas et en haut, sont représentées la maternité et les personnes qui luttent pour la paix. Au cœur d’un univers paisible, des êtres humains et des animaux nus flottent dans une béatitude insouciante. Près des racines de l’arbre, se trouve un serpent. Plus haut, un bouquet de roses rouges, dont la base est formée par une figure masculine nue, attire le regard. Les symboles musicaux évoquent la Neuvième Symphonie de Beethoven, une œuvre que Dag Hammarakjold affectionnait particulièrement. À propos de cette œuvre, Marc Chagall a déclaré : « De toute mon âme, je voulais transmettre l’étendue de mon inspiration et l’inspiration de Dag Hammarskjöld et de tous ceux qui sont morts pour la paix, car c’était le but même pour lequel l’ONU a été fondée. En réalisant cette œuvre, j’étais loin de toute théorie contemporaine. Je souhaiterais que les gens soient aussi émus que je l’ai été lorsque je me suis engagé dans ce travail, réalisé pour les peuples de tous les pays, au nom de la paix et de l’amour. L’essentiel n’est pas de le voir, mais de le ressentir. » Une plaque près de l’œuvre, également en vitrail, porte les noms des personnes décédées dans l’accident d’avion de Ndola le 17 septembre 1961 : M. Hammarskjöld, sept membres du personnel des Nations Unies, deux soldats suédois servant au sein de la Force de l’ONU au Congo, et les six membres d’équipage suédois de l’appareil. Il s’agissait de : H.A. Wleschoff, Vladimir Fabry, William Ranallo, Alice Jalande, Harold M. Julian, Serge L. Barrau, Francia Fivers, Per Hallonquist, Nile Erio Aahreus, Lars Litton, Harald Noork, Nils G. Wilhelmsson, Karl Erik Rosen, T.O. Hjelte et P.F. Persson.
Comme une réactivation énergétique symbolique
Si Peace Window illustre la manière dont Marc Chagall adapte son langage pictural au médium du vitrail, l’œuvre semble aussi refléter la situation d’un monde fragmenté et en mouvement. Si entre 1963 et 2000, aucune détérioration de cette œuvre n’a été constatée, malgré la fréquentation exponentielle du bâtiment, une première réparation devint nécessaire dès 2001 (année des Twin Towers) car certains morceaux de verre étaient fissurés. En 2013, au milieu du conflit en Syrie, on constata que dix vitres étaient endommagées. Plusieurs atteintes étaient situées sur les panneaux inférieurs. Ce phénomène fut expliqué par l’absence de barrières interdisant de toucher l’œuvre. Les parties endommagées furent placées dans une caisse en attendant un devis de réparation.
Rien d’étonnant que Peace Window vive au rythme des désastres planétaires. Elle est un voyage ouvert sur le monde et une mise en relation avec son temps. Chaque élément de la fresque est issu de la Bible et, à l’image du travail de Chagall, elle tisse un réseau de lumière empreint de correspondances. Peace Window cherche à montrer qu’une paix intérieure est la première étape vers une paix universelle. Elle suit un cheminement spirituel et nous invite à la sobriété. Le vitrail de lumière s’ouvre sur un espace de rencontre et de méditation pour une paix partagée. Rien d’étonnant dès lors que Peace Window jouxte l’espace de prière de l’ONU auquel Dag Hammarskjöld était particulièrement attaché. Appelée Médiation Room, parfois aussi « Salle du silence », elle a été inaugurée en 1952, puis rénovée en 1957. Lors de la cérémonie d’ouverture, Dag Hammarskjöld a déclaré : « Nous portons en nous un centre de quiétude, un havre de silence. Cette maison, dédiée au travail et au débat au service de la paix, se devait de posséder une salle consacrée au silence extérieur et à la quiétude intérieure… Des personnes de confessions diverses s’y rencontreront et, pour cette raison, aucun des symboles auxquels nous sommes habitués dans notre méditation n’a pu être utilisé. » Cette salle dédiée à la paix sert de lieu de rassemblement pour des événements réguliers en hommage à celles et ceux qui se sont engagés pour elle.
Je considère la réfection de Peace Window comme une réactivation énergétique symbolique. L’acte conceptuel de réactivation/réparation vise à une nouvelle forme de restauration de la diffusion de l’énergie de l’œuvre ainsi qu’un repositionnement de son Énergie Artistique (EA) dans l’espace public international. Tout comme le contexte de son émergence, le contexte de sa rénovation répond au processus de création de Chagall et à une intention symbolique forte. Commandée par les Nations Unies, la réfection de l’œuvre doit renforcer le sentiment collectif qu’un message universel de paix, de réconciliation et de fraternité doit être porté dans un contexte marqué par les tensions de la guerre.
Un art de la réparation
La première phase de réparation a consisté à établir un cadre propre à une restauration mobilisatrice et a été possible grâce à la mise en synergie de nombreuses rencontres. Dans un premier temps, soutenu par Dan Thomas, en charge de la communication au Global Compact, et en qualité d’artiste-observateur, j’ai été introduit à la responsable des collections artistiques de l’ONU, Anne Soiberg, Senior Facilities Management and Art Curation. Après plusieurs rencontres, j’ai été invité à contacter l’ambassadeur de France à l’ONU, S.E. Nicolas de Rivière, représentant permanent de la France à l’ONU. La convergence de nos points de vue m’a permis d’obtenir une lettre de soutien pour devenir référent de l’œuvre de Chagall auprès du service du Planning Design and Construction (Section | DOA | DOS) et d’accéder à une fonction de curateur pour la restauration de l’œuvre. La réactivation nécessite un cadre propre à la mobilisation, notamment lorsque le rayonnement de l’objet réactivé est fort. Ce n’est que lorsque la réactivation devient activation que certaines œuvres ont la faculté de devenir participatives. C’est le cas de Peace Window. Aboutir à la réactivation n’est pas uniquement un acte de répétition, c’est un acte de rénovation.
C’est de cette exigence que procédait le dispositif mis en œuvre après la catastrophe de Fukushima : Dynamo Fukushima (2011) est une œuvre participative réalisée au Grand Palais en 2011 juste après le séisme qui a touché le Japon. Ce dispositif a attiré 24000 personnes en trois jours. Il consistait en quatre cercles monumentaux constitués de centaines de vélos. Chacun était connecté à une boule de lumière et à un compteur géant qui accumulait ce que j’ai appelé des Unités d’Énergie Artistique. Le calcul reposait sur la force motrice dégagée par les participants. Cette œuvre participative a permis non seulement de mobiliser le public, mais aussi de créer un lien avec les sinistrés, et notamment les enfants de Fukushima. Un dispositif dynamique de mise en relation était élaboré sur place et de manière contextuelle. Les gens qui pédalaient voyaient s’afficher, sur le compteur installé devant eux, le résultat de leurs coups de pédale. Toutes les demi-heures, l’énergie artistique ainsi accumulée était libérée dans un « acte d’intérêt collectif » : tandis qu’un son montait jusqu’à l’antenne du Grand palais. Cette solidarité n’était pas que symbolique : autour du lieu, des ONG japonaises étaient chargées de collecter des fonds en vendant des produits dérivés. Ces ressources ont bénéficié à l’association Ringono (nom qui signifie « pomme » en japonais), qui développe un programme de distribution de fruits. Grâce à Dynamo Fukushima, des fruits dotés d’une molécule réputée faire régresser le Césium 137 dans le corps des enfants ont pu être offerts. Si Dynamo Fukushima a eu des conséquences pratiques, la proposition souhaitait surtout développer l’idée que l’art est utile au niveau symbolique et qu’il mobilise les corps. Pédaler permettait de réunir dans une aventure commune des pro et anti nucléaires, les faisant œuvrer ensemble.
Comme le suggère Norbert Hillaire : « L’art s’inscrit dans une temporalité qui tente d’anticiper des évolutions sociales en recourant à la fiction. En outre, il tire sa force opérationnelle de sa capacité à produire des actes fédérateurs qui parlent au plus grand nombre : ce média, compris de tous, est en effet plus accessible que n’importe quel discours strictement militant. Il est vrai que la fiction est devenue, en particulier aux États-Unis et avec la science-fiction, un levier majeur de la prospective entrepreneuriale et stratégique, et que, d’autre part, l’art militant, comme la “politique politicienne”, a perdu les faveurs du public. En ce sens, les dispositifs de Yann Toma constituent l’une des modalités pertinentes d’un art de la réparation. [4] »
Mais revenons à Peace Window. Mon objectif est donc de médiatiser aux Nations Unies la réparation de l’œuvre et d’organiser une exposition dédiée à son histoire ainsi qu’à un réajustement contemporain de sa fonction pacificatrice en la faisant dialoguer avec d’autres œuvres. Cette mise en lumière de Peace Window bénéficiera donc aussi à la Collection d’art de l’ONU, grâce à une mise en perspective du travail des diplomates en liaison directe avec les œuvres et objets appartenant à cette dernière. À travers des vidéos, des podcasts et des portraits, il s’agira de se plonger dans l’imaginaire de l’ONU et d’inviter à un voyage intergénérationnel au cœur de témoignages visuels et sonores, mettant en lumière les engagements et les personnalités qui incarnent l’âme de cette institution.
Entre art et réel, objet et sujet, passé, présent et futur
Ainsi il sera possible de redécouvrir, par exemple, Walk Straight (2020) de Tsuda [5]. Cette œuvre offre aux spectateurs une expérience visuelle multidimensionnelle qui entraîne une modification de leur perception de l’espace : un cadre de fenêtre noir et vide est suspendu au plafond. Des fenêtres munis de miroirs et d’écrans, disposés le long des vitres, reflètent les images des visiteurs, les invitant à regarder à l’intérieur. Ils peuvent alors y distinguer leur propre reflet, comme celui d’une autre personne ayant traversé la galerie une minute auparavant, voire la veille. Jeu subtil entre soi et l’autre, la pièce estompe les frontières entre art et réel, objet et sujet, passé, présent et futur.
Ce jeu subtil de fenêtres nous renvoie également à Duchamp et sa Fresh Widow (1920-1964) qui remet en question la conception du tableau comme fenêtre ouverte sur le monde : sa fenêtre n’ouvre plus sur rien ce qui la rend propre à penser la réfection de Peace Window en autant de fragments que nécessaire jusqu’à atteindre un stade de transformation en « Veuve de la paix ». Comme la dégradation de Peace Window fait obstacle au regard, les carreaux noirs freinent sa traversée. La fenêtre n’est pas totalement « hermétique », elle oblige à s’ouvrir.
Je souhaite également mettre en place une meilleure visibilité de l’œuvre de Chagall au niveau international grâce à la réalisation d’un dispositif de numérisation HD. Cette « restitution » est une reconstitution digitale de Peace Window (visée institutionnelle/visée patrimoniale), rendue possible grâce à l’alliance avec l’entreprise d’Yves Ubelman, architecte DPLG, diplômé de l’École d’architecture de Versailles en 2006 qui, de 2006 a 2010, a travaillé comme architecte indépendant en Syrie, Iran, Afghanistan, Pakistan, pour le relevé, l’étude et l’interprétation de sites archéologiques. Dans ce cadre, il développe depuis 2009 une nouvelle approche de la photogrammétrie pour le relevé des sites archéologiques. De 2010 à 2011, il a travaillé comme ingénieur spécialisé au Joint Center Microsoft Research – INRIA, avec le département d’informatique de l’ENS (École normale supérieure), pour le développement et l’utilisation de méthodes de numérisation 3D basées sur des algorithmes de reconstruction photogrammétrique récents. Il a cofondé en 2013 la société ICONEM avec un ancien pilote d’hélicoptère, Philippe Barthélémy, spécialisé dans la conception et le pilotage de drones. Cette société développe aujourd’hui de nouvelles solutions de numérisation 3D d’environnements ou d’architectures, et travaille autant pour l’UNESCO que pour la Banque mondiale sur des projets internationaux de numérisation du patrimoine archéologique. Fort de cette expérience, Yves Ubelman a décidé de relever le défi de la digitalisation de Peace Window. L’idée est de permettre l’itinérance de l’œuvre pour qu’elle puisse entrer en synergie avec des événements diplomatiques partout où la notion de paix est défendue. Peace Window reloaded serait alors destinée à provoquer une prise de conscience collective, à travers le déploiement d’actions communes coordonnées. Il s’agit ici de considérer l’œuvre comme vectrice de vie et de formes à l’image du Kuntswollen, concept pulsionnel imaginé par Aloïs Riegl (réflexion sur l’ornemental) : « Avec le Kuntswollen, c’est d’énergie, de pulsion, de « vouloir artistique » qu’il est question, au-delà des styles ou des formes de la mimésis à travers les âges, mouvement porté en avant comme en arrière de lui-même par l’ornemental [6]. (…) et qui trouverait son principe dans l’écriture ornementale telle que l’envisage Focillon, en particulier à travers les concepts de dynamisme et pluralité, d’antinomie et de temporalité iridescente. Le Kunstwollen est la forme concrète de l’organisation de l’œuvre, son sens immanent, l’expression de sa liberté [7]. »
Un certain optimisme de combat
La représentation diplomatique actuelle nécessite une véritable mise en œuvre des corps et un engagement qui permettent d’agir sur le réel. Il faut rendre visible les œuvres présentes à l’ONU, à commencer par Peace Window, mais aussi la tapisserie d’après Guernica de Picasso et de bien d’autres pièces incarnant les fondamentaux de l’engagement international de l’ONU. Dans un contexte actuel de dépréciation de l’ONU, la restauration de Peace Window pourrait participer d’une forme de réactivation de l’ONU même. Si Peace Window incarne en soi le passage de la peinture au vitrail, l’artiste nous impose une simplification des formes, des contours marqués (correspondant aux plombs), une anticipation des effets lumineux. Même affectée par une dégradation structurelle, l’œuvre de Chagall s’adapte à son temps et réimplémente son style en l’ONU en accentuant, à travers les manques en présence, les lignes et en fragmentant la surface. L’œuvre nous invite à penser la vie sous une forme de destruction créative, de penser le monde et ses harmoniques dans un souci de réadaptation de notre position somatique. Détruire pour créer tout en reconnaissant la priorité du dialogue au côté de l’œuvre, telle est la voie que nous ouvre Peace Window. Un certain optimisme de combat semble nous traverser et nous inviter à une forme de vigilance somatique au moment où l’ONU est plus que jamais le fer de lance du multilatéralisme.
[1] Richard Shusterman, Le style à l’état vif – Somaesthétique, art populaire et art de vivre, Vrin, Paris, 336 p., 2015.
[2] « La communauté est le médium indispensable de la poursuite de croyances mieux fondées, de connaissances plus fructueuses, voire plus fondamentalement ce qui permet la réalisation de la signification elle-même à travers le langage et les arts. » Richard Shusterman, Somaesthétique et politique, revue Pragma, Paris, 2007, p. 220.
[3] « “biopolitique” : j’entendais par-là la manière dont on a essayé, depuis le XVIIIe siècle, de rationaliser les problèmes posés à la pratique gouvernementale par les phénomènes propres à un ensemble de vivants constitués en population » (…) Il m’a semblé qu’on ne pouvait pas dissocier ces problèmes du cadre de rationalité politique à l’intérieur duquel ils sont apparus et ont pris leur acuité. » Michel Foucault, Histoire des systèmes de pensée, Collège de France, 1977-1978.
[4] Norbert Hillaire, La réparation dans l’art, Scala, Paris, 2019, p.120.
[5] Tsuda, née en 1980 et vivant et travaillant à Tokyo, s’est toujours intéressée à notre rapport à l’espace et au temps. Elle est titulaire d’une licence en ingénierie de l’Université de Tsukuba, d’un BFA en art intermédia, ainsi que d’un MFA et d’un doctorat en cinéma et nouveaux médias de l’Université des Arts de Tokyo. Une grande partie de son œuvre créative, présentée au Japon et à l’international, est basée sur la vidéo et implique une chorégraphie spatiale et des collaborations avec des interprètes.
[6] Ibid. p.130.
[7] Ibid.
Image d’ouverture> Yann Toma devant Peace Window, à l’ONU, New York.
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