À l’occasion du sommet pour l’action sur l’IA (SAIA) en France, et en lien avec sa recherche artistique et universitaire, l’artiste-doctorante Alexandra Boucherifi-Kornmann a organisé, avec le soutien de l’artiste-chercheure Olga Kisseleva, deux séminaires sur l’IA et la création en novembre 2024 et en février 2025, à Paris 1 Panthéon Sorbonne et à la Maison de la Conversation, à Paris. Les évènements intitulés respectivement IA et création : le meilleur des codes ? et IA et création : ça décode total ! ont permis de croiser les savoirs, d’interroger les enjeux des IA créatives et de mener une réflexion critique autour de ces derniers sur les plans éthiques et esthétiques.
Ces journées consacrées à l’IA et à la création ont réuni de nombreux intervenants parmi lesquels Alexandre Gefen* qui a introduit la discussion avec un long rappel historique sur l’intelligence artificielle. Puis, chercheurs, artistes, experts et juristes, ont exploré des réflexions autour des interactions entre intelligence artificielle et processus créatifs dans des domaines variés tels que les arts plastiques, le cinéma, l’écriture ou encore la musique. Ces événements contribuent à l’élaboration d’un état des lieux de l’impact de l’IA sur les pratiques artistiques contemporaines, en mettant en lumière la façon dont celle-ci accompagne et transforme nos usages, qu’ils soient plastiques ou quotidiens. Les discussions ont également porté sur les enjeux philosophiques, éthiques et esthétiques soulevés par ces nouvelles pratiques. En cette nouvelle ère où les machines semblent devenir co-créatrices, l’utilisation de IA incite à interroger notamment la notion d’auteur et l’avenir de la créativité humaine. Grâce aux recherches des intervenants, aux échanges entre chercheurs et avec le public, ces journées ont ouvert des perspectives pour imaginer l’avenir des pratiques créatives dans un monde postnumérique. Voici un aperçu des communications proposées par les chercheurs.
Peindre l’humaniplante au moyen du pinceau et de l’IA par ABK
Alexandra Boucherifi-Kornmann est doctorante en co-direction (universités Bordeaux Montaigne et Paris 1 Panthéon Sorbonne). Son sujet est la peinture augmentée ou augmentisme, nouveau courant pictural incluant l’IA.
Avec Peindre l’humaniplante au moyen du pinceau et de l’IA, ABK propose la création de créatures d’un nouveau genre. À l’origine du concept d’humaniplante, une figure hybride mêlant l’humain et le végétal, ABK interroge notre rapport au vivant dans un monde en mutation. L’intégration de l’IA dans son processus créatif permet d’explorer de manière innovante cette hybridation, avec des IA en générant des formes et des évolutions visuelles mêlant technologie et peinture pigmentaire. L’utilisation combinée du pinceau traditionnel et de l’intelligence artificielle offre une nouvelle dimension à cette exploration visuelle qu’elle met en perspective avec l’approche de créativité transformationnelle chez Margaret Boden. À travers ces expérimentations plastiques, l’artiste soulève des questions sur la transformation, l’identité et les limites floues existant entre les espèces et même, entre les règnes. L’humaniplante devient une métaphore de notre époque, marquée par l’évolution rapide des sciences, des technologies et la transformation de l’environnement. Par son travail, l’artiste invite à envisager des futurs spéculatifs où les frontières biologiques sont redéfinies à l’aune des biotechs, ainsi qu’à repenser notre relation avec la nature, pour mieux nous reconnecter à elle. Série initiée en 2015, dont voici quelques exemples ici jusqu’en 2019 : cliquer.

Intelligence aRéelle par Olivier Auber
Center Leo Apostel for Interdisciplinary Studies (CLEA) at the Vrije Universiteit Brussel (VUB), artiste.
Sous le titre d’Intelligence aRéelle, Olivier Auber a présenté les bases d’une expérience artistique et scientifique inédite qu’il va lancer sous peu. Des agents artificiels de type LLM seront invités à interagir librement dans un réseau d’IA selon des règles empruntées au Générateur Poïétique (GP), une œuvre d’art numérique historique de 1986 précurseur des réseaux sociaux. Contrairement aux échecs ou au jeu de go où il s’agit de « gagner » et où les IA ont surpassé les humains, il n’y aucun but prédéfini dans le GP, ni aucune notion de gagnant ou de perdant. Les chercheurs observeront comment ces intelligences artificielles, dessinant chacune en réaction au dessin des autres, développeront potentiellement leurs propres normes, culture et temporalité – un phénomène baptisé « intelligence aRéelle”. Cette recherche interdisciplinaire ouverte à tous permettra aux chercheurs et aux amateurs de déployer leurs LLM favoris et d’analyser leurs interactions. Au-delà de l’expérience artistique, ce projet questionne les mécanismes fondamentaux par lesquels émergent les réalités partagées, qu’elles soient humaines ou artificielles. En attendant de voir affluer les IA sur le GP, on peut jouer avec sa version humaine : cliquer.

Neuro divergence créative, le modèle atypique de l’IA Générative par Maurice Benayoun
Chair Professor Nanjing University, School of Art and School of Architecture and Urbanism, Head of the Art and Architecture Intelligence Lab, artiste.
Créateur du titre du séminaire IA et création : Ça décode total !, Maurice Benayoun a traité de la Neuro divergence créative, le modèle atypique de l’IA Générative. « Lorsque l’on parle d’intelligence artificielle, on peut avoir l’impression d’avoir affaire à un mécanisme ou machinisme unique. Cependant depuis plusieurs décennies on commence à prendre en compte ce que l’on nomme la neuro-divergence : un mode de pensée qui ne répond pas au modèle standard d’intelligence dite neurotypique, et qui présente des spécificités souvent associées à des dysfonctionnements cognitifs tels que la schizophrénie, le TDAH ou les troubles du spectre autistique. D’autres études relèvent l’association qui pourrait être établie entre créativité et neuro-divergence ; des symptômes que l’on retrouve chez des individus réputés créatifs et moteurs d’innovation. La gestion de l’espace latent telle qu’elle est pratiquée par les IA génératives pourraient utiliser des mécanismes similaires fondés sur des associations et des chaînes cognitives susceptibles de faire émerger des résultats qui présentent un certain niveau de similarité avec les productions créatives en même temps qu’elles produiraient un indice de satisfaction/séduction propre à faciliter leur réception et leur adoption. Pour résumer l’application du modèle neurodivergent à la génération de texte, de musique ou d’images, il faudrait imaginer un flux de pensée qui suivrait, comme l’eau descendant la montagne, sa ligne de plus grande pente. Ce mécanisme induit des processus créatifs qui tirent leur singularité de l’activation de concepts propre à l’IA donnant lieu à des formes complexes et pertinentes pour leur capacité à répondre au-delà de la requête tout en fournissant des éléments de questionnement tels que : curation itérative, sérendipité augmentée, moteur de suggestion maïeutique, intentionnalité artificielle… Ces briques conceptuelles peuvent contribuer dans leur forme dynamique au développement de l’art-sujet (art-subject) comme dépassement de l’art-objet consacré par des millénaires. La communication de Maurice Benayoun a été pensé à partir d’exemples puisés dans sa pratique conjuguant librement Réalité Virtuelle, interactivité, immersion, électroencéphalographie, IA, robotique, blockchain, qui trouvent leur sens quand ils sont appliqués aux enjeux sociétaux tels que finance, éthique, langage, poésie et politique… Site de l’artiste-chercheur, cliquer.

Introspection machinique : fictions créatives de l’Inconscient artificiel par Robin Champenois
Docteur en Intelligence Artificielle et Création Artistique, SACRe/ENS, artiste
Sous le titre Introspection machinique : fictions créatives de l’Inconscient artificiel, Robin Champenois explorela manière dont l’intelligence artificielle, au-delà de son rôle d’outil génératif, devient un véritable partenaire créatif, porteur d’une sorte de subjectivité propre et d’un imaginaire singulier. Au-delà de ses simples capacités génératives, l’IA représente, dans le domaine artistique, un outil très particulier : elle peut être dotée d’une forte personnalité ; il faut, pour l’utiliser, engager une forme de dialogue. En effet, en tant que machines d’apprentissage complexes, les réseaux neuronaux ne se comportent pas comme des processus logiques et rationnels : leur structure et leurs compétences ressemblent davantage à nos capacités d’analyse intuitive et rapide. Une sorte d’Inconscient Artificiel, dont les biais sophistiqués reflètent les nôtres. Comme une démarche artistique peut-elle s’articuler à cet Inconscient Artificiel, en dessiner les contours, en révéler les aspérités ? Quel langage plastique peut émerger des frictions avec la machine ? Qu’est-ce que ces algorithmes, entraînés sur nos données, disent de nous ? En quoi des œuvres d’art peuvent-elles nous aider à rencontrer l’altérité radicale de la machine, et à retourner le regard sur nos propres relations (non-)humaines ? Là où les acteurs commerciaux redoutent les écarts de leurs algorithmes, et s’efforcent d’« aligner » au mieux leurs modèles, une recherche artistique peut précisément se nicher dans la recherche de ces excès, de ces imprévus. De ces « Heureux Accidents ». De ces bizarreries évocatrices, troublantes, révélatrices. Et nous mener à la rencontre des fantasmes déraisonnables de la machine et de ses créateurs.

ART*ificielles : Conscience et Créativité par Aida Elamrani
Chercheuse IPEM, Fac. of Arts and Philosophy, Ghent University
ART*ificielles: Conscience et Créativité évoque la frontière floue entre intelligence artificielle et subjectivité, s’interrogeant sur la capacité d’une machine à dépasser son statut d’outil pour accéder à une forme de pensée autonome. L’esprit se réduit-il au traitement mécanique de l’information par notre corps ? Dans ce cas, un ordinateur pourrait réellement avoir des états mentaux. Cette préoccupation hante les chercheurs dans la science de la conscience, un domaine d’étude hautement interdisciplinaire qui s’est formellement établi depuis une trentaine d’années. L’aspect le plus élusif de notre vie mentale, c’est l’expérience phénoménale : un recoin ultimement immatériel de notre esprit, qui se dérobe à toute tentative de caractérisation fonctionnelle. Pour s’en saisir, certains chercheurs ont proposé de l’aborder à travers le prisme de la créativité. Une IA serait véritablement créative dans la mesure où ses actions ne seraient plus explicables à partir de son code et de ses données. Ici, « créativité » ne se réfère pas à un champ conceptuel, mais à l’origine même de la pensée. Animée d’un souffle de vie, d’une psyché, la machine rejoindrait alors le règne des conscients.
Questionner les usages avec Daphné Greiner
Doctorante à l’école doctorale de management de Panthéon Sorbonne, spécialisée dans l’usage de l’humour par les agents virtuels
L’intelligence artificielle (IA) transforme profondément notre rapport à la création. En permettant de composer des musiques, générer des images ou écrire des textes, elle s’impose comme un partenaire créatif qui interroge la définition même de l’acte artistique : invente-t-on réellement avec l’IA, ou ne fait-elle que réagencer l’existant ? L’exemple des IA humoristiques, comme sur le site Beevi.fr, capables de générer ou analyser l’humour, illustre cette capacité à repousser les frontières du possible tout en nous confrontant à une nouvelle idée de la création, où l’outil devient parfois l’objet lui-même. Cependant, ces innovations posent des défis majeurs. L’utilisation de ces technologies reste souvent intuitive, à l’image des smartphones que l’on maîtrise sans en connaître les rouages. Dans un contexte où les garde-fous réglementaires font encore défaut, il revient à chacun de questionner ses usages et de se doter de mécanismes pour encadrer ces outils. Curiosité et vigilance sont de mise pour éviter que ces alliés ne se transforment en instruments aliénants. Créer avec l’IA, c’est donc explorer un équilibre fragile entre assistance et substitution. Ces outils, tout en décuplant nos possibilités, nous rappellent que leur véritable valeur dépend des intentions humaines qui les sous-tendent. Plus que jamais, il s’agit de conjuguer innovation technologique et réflexion éthique, pour faire de l’IA un levier d’émancipation et non une entrave à notre humanité.
De l’intelligence en essaim à l’intelligence artificielle, et vice versa par Olga Kisseleva
Maître de conférences HDR Art&Science en Arts et Sciences de l’art à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et artiste
Olga Kisseleva a proposé une intervention intitulée De l’intelligence en essaim à l’intelligence artificielle, et vice versa. Ayant suivi des cursus en mathématiques et en art, Olga Kisseleva explore l’IA depuis le début des années 2000. On peut citer Power Struggle (2011) et EDEN (projet artistique démarré en 2012). Ses œuvres traitent notamment des liens entre l’IA et l’intelligence de la nature comme son récent projet AntiCorps (2020-2021) et la série Cities Live Like Trees (2022). Sa présentation s’est appuyée sur cette longue expérience, ainsi que sur son implication récente à l’Observatoire IA de la Sorbonne et au projet CulturIA du CNRS. Dans le cadre de cette thématique, elle a abordé la notion d’intelligence et le rôle de l’art comme médiateur permettant de déployer et d’inventer de nouveaux objets, de nouveaux langages. Elle a également posé la question de l’amélioration de l’IA par l’intelligence naturelle et, à l’inverse, de la possible contribution l’IA à réparer notre monde, dans une perspective écologique. L’artiste met l’accent sur le danger de récupération par le capitalisme de certaines recherches biotechnologiques et voit sa démarche artistique comme une manière de détourner l’IA, de proposer d’autres formes de réseaux, de connexions.

L’état de la cohérence et de la contrôlabilité de l’IA dans le cinéma par Louis Laborelli
Chercheur à l’INA
L’intelligence artificielle (IA) progresse rapidement dans la création vidéo, et la question de sa capacité à générer un film complet à partir d’un simple prompt reste ouverte. Un marché de prédiction estime cette possibilité à 45 % pour début 2028. Fin 2024, le domaine de la génération vidéo par IA est très actif, distinguant trois niveaux de disponibilité des outils : annonces d’entreprises sur des outils peu disponibles comme Sora, solutions opaques et payantes, articles scientifiques sans implémentations et ressources open source totalement transparentes. Les critères de qualité incluent la cohérence, la contrôlabilité et la qualité graphique des séquences. Inspiré par le cinéma traditionnel, l’objectif est d’obtenir un contrôle précis sur les cadrages, mouvements de caméra, actions, dialogues et éclairages via des interfaces ou instructions textuelles. Des outils permettent déjà de générer des vidéos à partir de descriptions textuelles (prompts) ou d’images, avec des approches combinées. Des entreprises comme Kling, Minimax et Runway ML innovent dans ce domaine, chacune ayant ses points forts : Kling offre un contrôle précis des trajectoires avec motion brush, Minimax suit mieux les instructions textuelles, et Runway ML propose des outils pour contrôler les mouvements de caméra. Malgré ces avancées, des défis demeurent, tels que le contrôle du regard des acteurs, la composition avec des images réelles issues de caméras mobiles, et la cohérence de l’éclairage entre le réel et le généré. Une interface 3D plus avancée pourrait améliorer le contrôle des mouvements des acteurs et des caméras en remplacement des approches purement 2D actuelles.
Le Post-réalisme à l’ère de l’IA générative par YAK (Yacine Aït Kaci)
Artiste créateur d’ELYX (ambassadeur digital des Nations Unies) et cofondateur de la Fondation ELYX
L’intervention de YAK, Post-réalisme à l’ère de l’IA générative, a présenté une réflexion-transformation de nos référentiels artistiques et culturels à l’ère des intelligences artificielles créatives, où l’image et le récit s’émancipent de tout ancrage matériel pour se recomposer dans un flux d’autoréférences infinies. Nous sommes la génération qui aura connu la fermeture du premier dataset de l’intelligence artificielle, plus connus sous le terme d’histoire de l’Art et des Civilisations. 73 000 ans séparent le premier dessin de l’humanité et les premières images créées par les IA génératives. Cette première génération ne représente qu’une part infime des données qui finissent par s’autoréférencer. Dans une course à l’imitation du réel, la vérité s’est perdue quelque part entre réalités intersubjectives et mensonges répliqués à une échelle industrielle. L’ère de post-vérité contribue à l’éclatement d’un monde reposant sur le partage d’une expérience commune. C’est dans ce contexte que s’ouvre pour l’art la proposition du Post-Réalisme. « Dans une ère post-vérité, la seule chose que l’on puisse réellement croire, c’est ce qui ne prétend pas être réel ». Voilà le point de départ de l’univers d’Archipel, imaginé et créé par Yacine AIT KACI, pour une série d’expositions démarrée en janvier dernier à Polaris Centre d’Art et que l’on retrouvera à Nice à l’occasion de l’UNOC, Conférence des Nations Unies sur l’Océan.

*Directeur de Recherche au CNRS, porteur principal du projet ANR CulturIA directeur de recherche CNRS au sein de l’unité Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité.
Image d’ouverture> ©ABK

