Quand les 201 tongs de Meriem Bennani entrent en transe

Entrer dans Lafayette Anticipations, c’est faire l’expérience d’une architecture en transformation permanente, où chaque exposition redéfinit les usages, les circulations et les perceptions. Cette fois, la surprise est d’autant plus saisissante que la nef centrale se trouve investie dans toute sa verticalité par une installation monumentale de Meriem Bennani. Au cœur de cet espace cathédrale, un concert se prépare, mais l’orchestre, lui, déjoue toute attente : il est composé de 201 tongs.

Quelle idée ? La question pourrait nous traverser l’esprit. Mais rien de tel ne se produit quand, après avoir plongé dans cette insolite fosse, nous découvrons un orchestre des plus curieux, constitué, à la place des instruments, d’une nuée de simples chaussures, joliment mises en scène et détournées, prêtes à jouer ensemble une inédite et délirante symphonie. Loin de la farce, l’artiste marocaine Meriem Bennani (1988) propose une installation ô combien fascinante qui, selon des propres termes, explore le vivre ensemble et la place de l’individu dans la société, en s’inspirant très librement de la dakka marrakchia, rituel marocain dans lequel les participant(e)s jouent de la musique jusqu’à atteindre un sommet d’intensité spirituelle. Le titre de l’exposition joue lui-même sur l’expression soul-crushing qui en anglais désigne une activité abrutissante, « écrasante pour l’âme ». En remplaçant le mot soul (âme) par sole (semelle), le jeu de mots se réfère aux sandales qui battent la mesure et s’unissent en rythme avec une puissance sonore qui se déploie de manière étonnante dans l’espace cathédrale de la Fondation.
« Je cherche à recréer les moments de catharsis collective, des rituels, des atmosphères de grands stades, des états chaotiques d’exaltation ou de révolte. Ce qui m’intéresse, c’est d’essayer de recréer ce qu’on ressent dans ces moments d’utopie sociale, où sans explication chacun.e sait ce qu’iel est censé.e faire à l’intérieur d’un groupe », explique Meriem Bennani.

Vue de Sole crushing de Meriem Bennani, Lafayette Anticipations. © Photo Aurélien Mole

Conçue et présentée initialement à la Fondation Prada, à Milan, en 2024, l’œuvre a été totalement réadaptée au volume de Lafayette Anticipations, en redessinant de nouveaux instruments et en proposant une nouvelle composition musicale, toujours avec la complicité du musicien DJ Reda Senhaji (aka Cheb Runner). L’installation se développe tout autour du noyau central du lieu, devenu pour l’occasion une véritable caisse de résonance. Liberté est laissée à chacun de déambuler, du 1er étage, où des sortes de tentacules, qui donnent l’impression de ramper sur le sol, accueillent le visiteur, l’attirent au centre comme pour l’aspirer au sein de cette boîte à musique géante, ou bien de s’égarer aux deux niveaux supérieurs pour prendre de la hauteur. Un bon moyen de voir de plus près, les drôles de structures mécaniques qui, accrochées aux parois, se mettent en marche, ça et là, mêlant rythmes percussifs et enchaînements dynamiques, en émettant un éventail incroyable de sons selon les textures utilisées : bois, métal, plexiglass, tissu… Le spectacle est tout autant visuel que sonore, de cette fanfare désarticulée, qui semble tout à fait cacophonique, alors qu’elle est totalement maîtrisée grâce à un complexe système pneumatique piloté par ordinateur.
Le plaisir est immédiat, et, ici, comme voulu par l’artiste, résolument collectif, voire cathartique, à observer les adultes, pour la plupart, assis au sol ou sur les bancs, occupés à repérer la prochaine sculpture musicale qui rentrera en action, tandis que les enfants, eux, préfèrent déambuler dans les étages, chasseurs de tongs aux couleurs affolantes, devenues, un instant, des papillons chantant à tous les vents. Bien plus qu’une cheffe d’orchestre hors norme, Meriem Bennani se fait véritable magicienne, transformant sous nos yeux et à nos oreilles la plus simple, et peut-être la plus diffusée, des chaussures, en un véritable musicien prêt à s’animer et nous enchanter. Il y a du Fantasia de Disney dans cette audace-là, sans doute aussi un peu de la nostalgie des claquettes de Fred Astaire, et surtout beaucoup d’amour et d’humour, car comment, sinon, d’un simple bout de caoutchouc, peut-on provoquer une telle transe et une telle charge émotionnelle ?

Infos pratiques> Meriem Bennani, Sole crushing, jusqu’au 8 février, Lafayette Anticipations, Paris. Commissaire d’exposition : Elsa Coustou.

Image d’ouverture> Détail de Sole crushing de Meriem Bennani, Lafayette Anticipations. © Photo Aurélien Mole