Quand l’art commence avec Valère Novarina

« Je peins ce que je n’ai jamais vu, j’écris ce que je ne pense pas encore. » A quelques jours du vernissage de Traces d’écriture, peintures, renversement. Valère Novarina envahit la Cité, au Château de Villers-Cotterêt, nous publions la participation de l’auteur aux festivités textuelles débutées il y a près d’un an pour les 15 ans d’ArtsHebdoMédias, et qui se termineront le 10 février prochain par une Journée d’étude à La Sorbonne consacrée au postulat du sociologue, philosophe et artiste Hervé Fischer : « Les arts sont toujours premiers. ». En attendant de vous y retrouver nombreux (s’inscrire), plongez dans le monde novarinien, là où la parole se souvient,le mystère verbal ouvre sur la vie.

Les noms se saisissent de l’air en « une récitation perpétuelle ». Les 2 587 personnages du Drame de la Vie naissent par le trait et la parole. Sur les murs de la Tour Saint-Nicolas, les dessins s’alignent en ordre tandis que leurs noms rebondissent. Adam se démultiplie, change de panoplie, se cache et se révèle. En dernier. Il n’y a toujours qu’un seul homme, premier et différent pour l’éternité. L’exercice ouvre « le temps à l’envers » comme dirait L’Homme en Chute Libre. A La Rochelle, ces deux jours de juillet 1983, Valère Novarina joue l’unité de lieu et des temps. Des cavernes à la conquête des étoiles, l’humanité entière jaillit du corps en mouvement. Depuis qu’il dessine et peint, l’artiste regarde chaque texte au mur, veut le « voir debout ». Comme une sorte de « littérature pariétale ». Il n’en fallait pas plus pour se retrouver l’un en face de l’autre à discuter de l’affirmation : « Les arts sont toujours premiers ».
Face à Valère Novarina et son œuvre ouverte – ne jamais oublier de remercier Eco – les sentiments se bousculent. Tout aboutissement est à exclure. Le jaillissement est continu, la naissance permanente, l’émergence incessante. Il faut creuser sans se soucier, avec légèreté et profondeur, bonheur et gravité. Tandis que les amateurs du prêt-à-penser-à-créer passent leur chemin, les curieux s’aventurent. Ils soulèvent les cailloux pour voir ce qui est écrit en dessous. Novarina se souvient de la première fois où il a corrigé des copies. A l’époque, il était en stage dans le cadre de l’agrégation – objectif plus tard abandonné. Sans rien savoir du classement habituel des élèves, sa notation propulsa le dernier au premier rang et le premier au dernier, provoquant l’ire de la responsable. Elle était « folle furieuse » qu’ait été promu un écrit hurluberlu au détriment d’un texte bien sous tous rapports. Verni et policé mais complètement sans âme. L’anecdote ravit encore l’auteur des faits. Il n’est pas rare qu’à une question posée, réponde une histoire racontée. La parole enseigne.

Pourquoi les arts seraient-ils donc premiers ?

L’adjectif « premier » n’est pas à son goût. Il lui préfère nettement celui de « primitif ». Sans attendre, surgit dans la conversation Dubuffet, qui lui aussi l’aimait. Dubuffet témoin épistolaire de la métamorphose du Drame de la vie, de son passage de texte à Livre des Livres. Comme si, depuis, Novarina écrivait à rebours. Le récent n’étant que ce qui précéda l’ancien. La correspondance de Jean Dubuffet et de Valère Novarina, lettres échangées entre 1978 et 1985, est rassemblée dans un ouvrage intitulé Personne n’est à l’intérieur de rien, titre pouvant être entendu comme l’affirmation que tout naît à l’intérieur de quelque chose. Pourquoi les arts seraient-ils donc premiers ? Qui dans ce cas pour être deuxième ou troisième ? « On ne sait pas. » Premier est une « étiquette stagnante ». Les morts sont toujours premiers. Ils sont « au point zéro ». Novarina cherche l’action dans le langage. Mutation, transformation, métamorphose ouvrent les mots. La contradiction est un moteur. L’auteur cherche sous le premier effet le deuxième et ainsi de suite. Disons simplement une dynamique du langage de quelque manière exprimé. Si « premier » endort, « primitif » réveille. L’invisible frémissant peut alors surgir. « Quelque chose doit tomber, dans la langue, dans la tête », écrit Novarina dans Le Théâtre des paroles (1989). La création est en lutte constante contre le même, contre le douillet confort de l’habitude, du systématisme, de l’automatisme. Nous y reviendrons.
Peut-on dire alors de la dynamique qu’elle est première ? Le singulier renvoie immédiatement au pluriel des forces dégagées par la position dans l’espace. La conversation retourne au mur. Là où le texte est affiché pour être creusé. Valère Novarina inverse, renverse, modifie les distances perçues, qu’elles soient physiques ou métaphysiques. Le positif et le négatif coexistent et doivent être placés au bon endroit comme la pile actionnant l’appareil. Mais attention… l’énergie peut naître de sa perte ! La meilleure place procède rarement d’une évidence. Pour la trouver, il faut sans cesse bêcher la matière vivante des mots. Car mettre une réplique à la place d’une autre peut complètement changer la couleur du tout, comme la tache rouge fait basculer une étendue de vert. Novarina pense alors à son architecte de père (Maurice Novarina) qui attachait la plus grande importance au positionnement de ses projets dans le paysage. L’auteur se souvient aussi d’une mise en scène à la Comédie-Française pour laquelle il avait arpenté le plateau de la Salle Richelieu, s’arrêtant là où il sentait qu’un comédien avait laissé son empreinte thermique, un « invisible chaud », numéro que jamais l’œil ne possède. Le regard navigue en surface tandis que les autres sens font de la spéléo, trouent l’image des choses pour plonger en elles.

Dans l’atelier, le texte des Personnages de la pensée encore au mur. ©Photo MLD

C’est le langage qui crée le monde

Et le sens dans tout cela ? Valère Novarina déclare sans hésiter beaucoup aimer ce mot… S’il a un rapport avec l’espace : sens interdit, unique, prioritaire et pourquoi pas giratoire. Mais il ne lui plaît pas s’il veut résumer un ensemble, le réduire à une seule acception alors, évidemment, que seule la pluralité des contenus et de leurs émissions l’intéresse. « On apprend des choses bizarres sur la possession par les sens », lâche-t-il. Lors d’un voyage en ex-Yougoslavie, il fut privé de son odorat par un coup de froid. (Toujours se méfier des taxis réfrigérés.) La forêt, la mousse, les primevères… ne disaient plus rien à l’amoureux des montagnes. A qui croyez-vous qu’il en parla ? A son ophtalmo. Et pour expliquer quoi ? Une curiosité. Du moins en apparence. Car l’anosmie venue, les souvenirs d’enfance usèrent d’un autre sens pour s’inviter : le toucher. La matière tangible active les réminiscences. La rosée d’un matin, le grain d’un cuir, la douceur d’une laine… A bien l’écouter, le corps prouve qu’il n’y a pas de perception sans action, que c’est le contact physique qui nous permet d’appréhender notre environnement. En touchant les objets, nous nous les représentons. La main est en prise avec le cerveau, elle en « sait plus que nous ». Mais à la croisée des sens, c’est le langage qui crée le monde.
Il y a quand même un mystère dans tout cela. « Oui, bien sûr », sourit Novarina. Comme une didascalie ne s’adressant qu’à moi-même, je poursuis : au spectacle on trouve des sens et du sens, des actions et des impressions, des pensées qui se forment en même temps que les mots se placent dans l’espace de la feuille ou sur la scène. Reprise de mots immédiate par l’auteur. Je les attrape et constate qu’immanquablement ces derniers se retournent. La parole est libre. Elle se soucie comme d’une guigne des présupposés et des attendus. Elle virevolte. Sans points et sans lignes. Les mots viennent toujours avec autre chose qu’eux-mêmes. Les trésors de leur étymologie et de leur phonétique, par exemple. Contrairement à d’autres langues, le français n’affiche pas ses origines. A moins de le savoir, personne ne dirait spontanément que « sauvage » vient du mot latin silva, qui veut dire « forêt ». Plusieurs fois par jour, Novarina cherche les racines d’un verbe ou d’un autre. Il signale que l’allemand est plus transparent, lui qui empile les mots pour en fabriquer de nouveaux, toujours à découvert. En français, le double, voire le triple, sens est légion. Et puisque les mots n’annoncent pas la couleur, permettent plus facilement de les détourner, de les imaginer les uns en lieu et place des autres. J’évoque un jeu. L’artiste préfère un « mouvement libre ». Pour lui, « le langage est une sculpture entre nous ». Un objet commun que nous formons ensemble en parlant.

Tout langage mécanique est mort

Beaucoup de sons disparaissent aujourd’hui. Nous n’avons plus qu’un seul « a » au lieu de trois ou quatre. Trop de lettres muettes font désormais irruption sur les ondes. Les Français négligent leur langue, quelque chose est en train de « se défaire ». La langue comme zone érogène disparaît et avec elle toutes ses ondulations, modulations et singularité au profit d’une standardisation effroyable. Novarina déplore la perte de « la matière joyeuse du langage » et enchaîne sur son intérêt pour toutes les phrases définitives. « Le passé m’a trompé, le présent me tourmente, l’avenir m’épouvante », a-t-il lu une fois sur le bras d’un inconnu. Les affirmations ne sont donc pas pour vous déplaire ? Seulement si elles sont « niantes, à double tranchant, à retournement ». L’auteur insiste sur leur caractère nécessairement « pluriloque ». Pour lui, le langage ne peut admettre aucun fétiche, aucun mot victime de l’adoration générale, aucun entraînement systématique. Tout langage mécanique est mort.
Ce soir-là, André Marcon jouait Le Discours aux animaux. A la fin du spectacle, Valère Novarina file dans sa loge pour le féliciter. « C’était extraordinaire ! » Surpris, l’acteur réplique qu’il avait pensé tout du long de la pièce à la place qu’il avait oubliée de déposer en caisse pour un ami venu de Saint-Étienne… Novarina avait ri et s’était souvenu du « quelque chose tire » d’Herrigel à propos du zen dans l’art du tir à l’arc. C’est peut-être ce qu’il n’aime pas dans « Les arts sont toujours premiers », une phrase qui révère la fixité où les mots préfèrent la solennité au mystère. Une fois imprimé, chacun de ses textes demeure enfermé dans son livre pour mieux vivre sur scène. Ce sont les acteurs qui sont chargés de dire ce qu’il advient. A la question pourquoi ? Il arrive que Novarina ne sache pas quoi répondre. Mais ce qui est écrit doit être fait. Peu importe que certaines répliques déstabilisent le public, il faut ouvrir les mots, revenir constamment à la partition du texte. C’est lui qui finit par travailler les acteurs et non l’inverse. Seule manière d’être juste.

Les personnages de la pensée, Valère Novarina, La Colline, 2023. ©Photo MLD

La tragédie ferme les portes

Sur scène, il n’y a pas que les comédiens qui s’expriment. La peinture aussi. L’hypothèse faite par Valère Novarina est que sa présence permet d’« entendre autrement le texte ». Comme un acte, elle réveille la part de notre perception qui sans elle demeurerait en sommeil. L’auteur cite son père, qui régulièrement disait, telle une sentence : « La peinture et le théâtre font mauvais ménage. » Condamnation maintes fois contrecarrée depuis par Novarina. Sa mère aussi était un personnage. Merveilleuse mais parfois impossible. Un jour, elle le convoque : « Vendredi en quinze à six heures et demie on se voit, il faut que je te parle ». Le jour J à l’heure dite, le regard bleu acier posé sur lui n’en disait pas plus long. « Ecoute, ton père le pense mais il n’ose pas te le dire, tous tes amis sont du même avis : personne ne comprend rien à ce que tu écris. » La phrase était terrible, mais non dénuée de burlesque. Plus tard, sa mère lui conseillera d’accepter la Légion d’honneur, au prétexte que : « C’est splendide sur un cercueil ! » Même Labiche n’avait pas osé. Dans les spectacles de Novarina, il y a parfois cet humour féroce. Les pendaisons multiples des Personnages de la pensée n’empêchent pas la pièce d’être tonique et joyeuse car, comme l’auteur aime à le dire, « la tragédie ferme les portes ».
La salle est surchauffée. Nous sommes en 1986 au théâtre d’Avignon où se joue pour la première fois Le Drame de la vie. Les pour et les contre s’affrontent. Une voix s’élève à l’heure du salut : « Ce n’est pas cette scatologie névrotique qui tirera le théâtre français de l’ornière ! » Phrase glissée il y a peu dans Les Personnages de la pensée. Novarina n’hésite pas à la servir pour « détendre les gens ». On ne vient pas au théâtre pour prendre la leçon, mais pour s’ouvrir. Le théâtre n’est pas fait pour transmettre une quelconque idéologie ou partager toutes sortes de culpabilités. Le théâtre est une ouverture par la parole, par le geste. Et détail qui a son importance : il est bon que les spectateurs n’appartiennent pas au même cercle. Car ce qui est beau, c’est la diversité des réactions, que l’un entre en contemplation tandis que l’autre rit en entendant : « Si tu veux bien, comme les Latins, ne pas distinguer le u du v, il y a dans notre langue, dans le français, une anagramme du mot dieu, c’est le mot vide. » Sans oublier la réplique au ton appuyé et définitif d’André Marcon à L’Homme de la Sornette : « Retourne dans ta caravane. »

Mettre au travail « autre chose » que soi-même

Comme dans un jeu radiophonique, Valère Novarina se pose jour après jour des questions extravagantes. « Nerval, a-t-il utilisé le mot “sandwich” ? » Demain, peut-être, il cherchera à connaître le nom de celui qui pour la première fois a peint une pomme. Il y en a forcément un ! Je rebondis et reviens au sujet. Avez-vous l’impression de refaire les gestes des premiers hommes peignant ? Trois fois oui. Le peintre ne monte jamais sur un escabeau pour atteindre le haut de ses immenses toiles. Il utilise des perches comme un colleur d’affiche et la plupart du temps s’en tient aux dimensions accessibles par ses bras déployés, soit quelque 2m x 2m. Longtemps, il a suivi une règle donnée par l’un de ses fils enfant : une toile doit se faire en un jour. Novarina travaille avec méthode, affectionne particulièrement les exercices susceptibles de le mener à l’épuisement, de mettre au travail « autre chose » que lui-même. « Placer devant soi mille repères pour se perdre », écrivait-il en 2022. On pense à ces fameuses dessinations, crises de dessin nourries des heures durant.
Depuis quelques années, il arrive à l’artiste de reprendre des toiles anciennes. Une manière de les faire « parler autrement ». Il en va de même pour les textes. La reprise d’une phrase induit une familiarité des écrits entre eux et une connivence avec les spectateurs. Le sentiment aussi qu’une même pièce est en mutation perpétuelle. Novarina dit ne pas l’avoir décidé et met en avant le caractère biologique, plutôt charnel, de la chose. « A refaire, à refaire tout le temps », comme les cellules doivent se renouveler pour permettre au corps de rester vivant, d’évoluer. C’est peut-être en cela que les arts sont toujours premiers : un acte originel qui se transforme, qui reste présent à travers une multitude de métamorphoses ? L’image de l’herbier s’impose dans la discussion. Classer les plantes dans un ordre ou dans un autre et vous n’obtiendrez ni la même histoire, ni le même effet. La question de l’agencement est cruciale. Au départ, un texte n’est toujours qu’un amas de mots, comme une toile un amas de peinture. C’est le déplacement, le renversement, l’organisation de la matière qui déclenche la force intrinsèque de chacun des éléments formant l’ensemble.

Les personnages de la pensée, Valère Novarina, La Colline, 2023. ©Photo MLD

« Arrête de commencer ! »

Nouvelle image, celle de la bouilloire. Référence à Dickens, à Claudel (Paul). Il y a l’étymologie des mots et leur renaissance plurielle dans le théâtre, la littérature, la poésie et tout ce qui s’écrit. Abaisser le couvercle, porter à ébullition et écouter chanter. Les étoiles et toutes les choses. Novarina préconise de ne pas trop se distraire en conversant aimablement comme à l’instant. Il faut rester concentré sur l’effort. Ne pas trop perdre d’énergie. Car il faudra se donner tout entier. Au XIXe siècle, vous lisiez dans les journaux, Madame Julia Bartet a donné Phèdre hier soir. « C’est très beau. » Mais l’expression n’a plus cours. Pourtant, l’acteur donne, il est comme un dé, du latin datum, « quelque chose qui est donné ou joué ». Vous percevez l’extraordinaire ? Chacun entend toujours ce qu’il veut entendre. Finalement, qu’entend Valère Novarina dans : « Les arts sont toujours premiers » ? « J’ai trouvé une formule qui me va : l’art commence. Il n’arrête pas de commencer ». Novarina sourit et donne de la voix : « Arrête de commencer ! » Tel Le Silentiaire, je m’interroge : « Est-ce la dernière réplique ? » « Oui. Oui et non, puisque vous venez d’en ajouter une », répond L’Écrituriste. Alors, puisque j’ai une ouverture, j’en profite pour laisser L’Animal conclure : « Notre vie, comme toutes les vies, est une donnée : rien n’est : tout vient, apparaît, se donne. »

Ce texte est le fruit d’un échange avec Valère Novarina datant d’octobre 2024.

Infos pratiques> Traces d’écriture, peintures, renversement. Valère Novarina envahit la Cité, du 8 février au 27 avril 2025, Cité internationale de la langue française, Villers-Cotterêts. Site de l’artiste.

Image d’ouverture> L’animal imaginaire, texte, mise en scène et peintures Valère Novarina au théâtre de la Colline (2019). Avec: Edouard Baptiste, Julie Kpere, Manuel Le Lievre, Dominique Parent, Agnes Sourdillon, Nicolas Struve, Rene Turquois, Bedfod Vales, Valerie Vinci et Christian Paccoud – accordeon – Mathias Levy – violon. ©Photo Pascal Victor/ArtComPress

En attente de transport, atelier de Valère Novarina. ©Photo MLD