Notoryou, une idée de la culture partagée

Alors que les initiatives se multiplient pour nous permettre de découvrir de l’art sans avoir à mettre le nez dehors. Alors que chacun rivalise d’imagination pour ne pas perdre le contact avec ses visiteurs, ses collectionneurs, ses lecteurs… Il en est trois qui depuis 5 ans se mobilisent pour permettre à tous ceux qui en sont empêchés de découvrir des événements ou des lieux. Christophe Bourgeois, Charles Lefort et Fabien Moreira d’Almeida préfèrent parler de leur projet plutôt que de leurs parcours. Sachez tout de même qu’ils sont tous trois des enfants de la pub et des médias, qu’ils ont passé plus de 10 ans dans différentes agences et sociétés – citons, BETC, Publicis, FullSix, RTL, CLM BBDO, Vivendi – avant de choisir la voie de l’entreprenariat. Si l’amitié est à l’origine de leur association, elle n’aurait pu suffire sans une envie commune : donner une nouvelle dimension à la culture et à l’image. Pour y arriver, ils ont développé plusieurs solutions inspirées par la technologie. L’une d’elle est à expérimenter en permanence sur la page d’accueil d’ArtsHebdoMédias. Cette visite virtuelle témoigne du partenariat que nous avons noué ensemble l’an dernier pour le Montluçon Art Mobile et que depuis nous poursuivons avec enthousiasme. Joyeux anniversaire Notoryou ! Evidemment, les trois ne parlent que d’une seule voix.

ArtsHebdoMédias. – Pourquoi avoir choisi de développer votre activité dans le domaine de l’art ?

Notoryou. – Pour réunir deux univers qui nous tiennent à cœur. A savoir : la culture et l’entreprise. Permettre une plus grande démocratisation de la culture. Nous souhaitions avoir un projet qui ait du sens et qui soit porteur de valeurs, non seulement économiques mais également et surtout humaines. Ce qui nous a réuni en premier lieu, c’est notre passion pour l’image. Dans un premier temps, notoryou permettait à une nouvelle génération de photographes, issus pour beaucoup des réseaux sociaux, d’exposer en galerie. Après une quinzaine d’événements en 2 ans et demi, nous avons constaté qu’il était impossible de réunir tous les artistes en même temps, que les expositions soient organisées à Paris, Bordeaux, Lyon ou Aix-en-Provence. De là, est née une nouvelle idée : trouver un moyen plus immersif qu’un FB live ou une story Instagram pour permettre à ceux qui ne pouvaient pas être présents, ainsi qu’à leur communauté, de vivre malgré tout l’événement.

Qu’elles sont les principales raisons qui poussent un lieu d’art à vous confier la réalisation d’une visite immersive ?

Sa compréhension nouvelle de la nécessité grandissante d’entrer en phase de transformation digitale, de se réinventer, pour proposer un complément expérientiel à ses visiteurs physiques comme virtuels. Dans le cadre des visites immersives, il y a la dimension d’archivage qui compte, à savoir pouvoir conserver une trace numérisée de l’exposition une fois-celle-ci terminée, et aussi la capacité de la prolonger virtuellement. Sous réserve bien évidemment d’avoir négocier une extension de droit de représentation d’image. Exemple, le Mucem, qui au lendemain de la fin de l’exposition Jean Dubuffet, un barbare en Europe a mis en ligne son « jumeau numérique » offrant ainsi la possibilité à tous de découvrir ou redécouvrir celle-ci. Si ce nouveau medium ne remplacera jamais le plaisir et la puissance de l’expérience d’une visite en vrai, il offre néanmoins une alternative inédite et immersive plongeant le visiteur dans des univers qui lui seraient peut-être demeurés inaccessibles autrement.

Pouvez-vous revenir sur la phrase qui vous sert de signature : « Si tu ne viens pas à la culture, la culture ira à toi »…

Il faut comprendre par-là : non pas « si tu ne veux pas venir » mais « si tu ne peux pas venir ». La France compte encore bien des déserts culturels. Un fait dont les citadins n’ont pas toujours conscience, tant l’offre est riche dans les grandes villes. Elles ont bien de la chance. Une chance qu’une certaine élite ne partage pas considérant sans doute que la culture n’est pas l’affaire de tous. De notre point de vue, il en va tout autrement. La culture est pour tout le monde pourvu qu’elle soit rendue accessible. Il ne s’agit en rien d’une tentative de nivellement par le bas. Si l’on considère notamment que nos visites peuvent être enrichies de contenus additionnels comme des vidéos, des interviews, des audio-guides et autres clés de lecture, outils de médiation. Nous pensons que le phénomène de reproduction sociale n’est pas une fatalité et que les dispositifs que nous proposons permettent à la culture de s’immiscer partout.

Vous êtes très attachés à une diffusion de la culture auprès des publics « empêchés ». A qui pensez-vous précisément ?

D’abord aux enfants et adolescents qui font au maximum trois sorties scolaires par an. Il pourrait grâce à ce nouveau media disposer d’autant d’heures d’éducation culturelle que d’heures d’éducation civique, par exemple. Cela permettrait de les initier à l’art et à la culture de façon plus immersive et interactive, en phase avec la réalité du presque tout digital d’aujourd’hui. L’enjeu est réel. Nous pensons également aux malades, aux personnes âgées et aux prisonniers. Les visites immersives pourraient être accessibles dans les hôpitaux, les EHPAD et les prisons. Il n’y a qu’à voir l’engouement des détenus quand nous organisons des ateliers VR en partenariat avec l’association Champ Libre & How House, à Bois d’Arcy ou à Versailles. Nous pensons également que nos visites pourraient très bien être relayées par des acteurs culturels, comme les Micro-Folie, qui sont de plus en plus proches du milieu rural. Ces structures pourraient non seulement accueillir nos productions mais aussi celles d’autres. En effet, nous ne revendiquons évidemment pas l’exclusivité de la production de ce type de contenus. Depuis trois ans, nous avons entamé une phase d’« évangélisation » auprès des institutions culturelles et éducatives et nous militons pour l’agrégation de tous les contenus d’ores et déjà produits sur une plateforme, un nouveau médium de diffusion de la culture. Comme pour la musique ou les films il y a quelques années, les gens ne sont pas forcément prêts à payer. Il y a une question de qualité et de volume de l’offre mais également de time to market comme on dit et de modèle économique aussi. Malheureusement nous n’avons pas la possibilité d’être philanthropes et notoryou n’est pas une fondation mais si certains veulent nous aider à le devenir ou mieux en être, nous serions ravis !

Vous ne visez pas seulement une meilleure diffusion pour les expositions ?

En effet, nous nous intéressons également aux lieux culturels et patrimoniaux fermés au public et qui se meurent en silence. À l’image du château de La Valette à Pressigny-les-Pins (45) que nous avons modélisé pour en ouvrir les portes virtuelles et l’accompagner d’une exposition photos, hommage à ce haut lieu culturel franco-ibérique et aux 40 ans de la constitution espagnole, en partenariat avec Urban Art Paris & All Mecen. Modéliser en 3D ce genre de lieux « interdits » est une superbe occasion d’augmenter l’offre culturelle et de valoriser encore un peu plus notre riche patrimoine national. En ce sens, nous avons lancé symboliquement cette année « Les journées virtuelles du patrimoine » le même weekend que « Les journée européennes du patrimoine ».

Pour ceux qui auraient envie de vous faire réaliser une visite immersive, à quoi doivent-t-il s’attendre ?

A la même chose que pour une production « classique » ! 1-Phase de pré-production : repérages physiques si possible et discussions pour glaner les informations nécessaires au bon déroulement de la captation. A savoir : taille, complexités éventuelles du lieu, typologie et nombres d’œuvres exposées, plages disponibles pour l’intervention. En général, nous opérons le jour de fermeture du lieu. 2-Phase de production : modélisation à l’aide d’un scanner 3D. 3- Phase de post-production. 4-Enrichissement de la visite à savoir intégration des liens des différents contenus additionnels souhaités. 5-Livraison de la visite finalisée.

Vous complétez votre offre par des expériences VR et de la narration numérique. De quoi s’agit-il ?

D’un complément expérientiel comme les visites immersives. Citons, par exemple, le Musée virtuel créé pour Monart, nouvel acteur de l’art en ligne qui vend des œuvres issues de collections et n’a pas de lieu physique pour les présenter. Plus généralement, ces expériences VR ont pour but d’accompagner les lieux culturels dans leur transformation digitale. En ce sens nous avons mis en place l’offre Open Art qui propose aux institutions et lieux culturels la création d’une extension digitalisée de leur lieu permettant notamment d’exposer virtuellement leurs réserves d’œuvres d’art jamais accessibles au grand public. L’occasion d’en montrer plus et de s’inscrire dans une tendance de fond en créant un corner VR au sein de leur musée, fondation, galerie, lieu patrimonial… offrant ainsi un complément expérientiel in situ à tous leurs visiteurs.

Quelles sont les réalisations qui ont été les plus marquantes ?

Chaque lieu est un souvenir singulier dans la mesure où nous avons la chance d’y intervenir lorsqu’il n’y a personne. C’est un privilège. Toutefois, une expérience nous a particulièrement marquée, celle de notre partenariat avec Les rencontres d’Arles, en 2018. Lors de la semaine d’ouverture, nous avons modélisé huit des expositions programmées, dont celles de Laura Henno, Taysir Batniji, Paul Graham, Wiliam Wegman ou encore Matthieu Gafsou, et réalisé l’interview de chacun des photographes. Les journées commençaient très tôt le matin et se terminaient très tard le soir. Un marathon mémorable !

En 2020, Notoryou fête ses 5 ans. Quelles sont vos futurs axes de développement ?

Continuer à pousser notre vision smart open doors (ndlr : découverte de lieux à distance) et trouver des financements pour créer une plateforme d’agrégation de contenus. Faire connaître Open Art au plus grand nombre de musées et fondations en France tout en essayant de mailler au fur et à mesure un territoire plus grand. D’abord, l’Europe et pourquoi pas le monde ! Après tout nous avons déjà été partenaire d’une foire lors d’Art Basel Miami en 2018. Continuer à développer de nouveaux outils de monstration de la culture adaptés notamment aux personnes âgées et à mobilité réduite. Faire grandir le concept « Les journées virtuelles du patrimoine » auquel nous croyons fort. Fédérer un maximum d’acteurs autour de cette idée.

Etre une entreprise technologique suppose de faire évoluer ses propositions en fonction des innovations. Est-ce une difficulté ?

Non, c’est une nécessité et en même temps un challenge. Donc, c’est une motivation. Mais la technologie n’est qu’un moyen pas une finalité. La finalité, c’est le sens, la valeur ajoutée expérientielle offerte à l’utilisateur, la qualité du storytelling… Nous sommes comme beaucoup curieux de l’avènement de la 5G qui va améliorer la qualité de consultation des expériences sur smartphone et permettre de décupler aussi les possibilités de dispositifs en Réalité Augmentée, par exemple. Nous attendons aussi l’amélioration de la qualité de résolution des casques VR qui permettra d’apprécier des œuvres en HD, avec un rendu chromatique de plus en plus proche de la réalité.

C’est votre anniversaire et vous avez droit à un vœu chacun. Lequel ?

Ce sera un vœu commun. De ceux qui ne sont réalisables que par le génie de la lampe : que chaque être humain ait accès à une proposition culturelle. Il y a plus de 4 milliards de personnes qui aujourd’hui possèdent un smartphone. Alors, ne soyons pas chiches ! Proposons leur autre chose que les réseaux sociaux, le e-shopping ou les jeux vidéo. Nous serons surpris. Faut-il encore être sincères et ne pas créer un hashtag racoleur de plus. Du genre de ceux qui ne font rien avancer et parfois même provoquent un effet inverse.

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