À Perpignan, le centre d’art À cent mètres du centre du monde accueille actuellement Juste au corps, une rétrospective de l’œuvre de Denis Darzacq. Vingt années de recherches photographiques y sont réunies, entre mises en scène du corps en quête d’équilibre dans l’espace social, explorations abstraites affranchies de toute fonction documentaire, et formes hybrides issues notamment d’une collaboration avec l’artiste Anna Iris Lüneman. Le parcours met en lumière un travail à la fois sensible et conceptuel, oscillant entre figuration et expérimentation, qui interroge autant le médium photographique que notre rapport au monde.
Pas d’équipement d’opéra, pas de danse (quoique), pas de corps mais des images de corps, du mouvement, et un ensemble exigeant de 76 œuvres rigoureuses et fluides. L’exposition Juste au corps, présentée au centre d’art « A cent mètres du centre du Monde »(ACMCM), montre pour la première fois, vingt ans de recherches photographiques de l’artiste Denis Darzacq et s’articule autour de trois axes qu’il a définis lui-même.
Denis Darzacq est un photographe plasticien qui doit sa célébrité aux images de corps humains, flottants dans l’espace, qui semblent être en suspension devant des façades d’immeubles, avec sa série La chute en 2006. C’est pour cette série très inventive, sans trucage, qu’il fut récompensé par le World Press Photo (2007-catégorie Arts & Entertainment). Et c’est aussi à cette occasion que j’ai eu le plaisir de l’inviter dans un projet universitaire InterReg (2004/05-Barcelone-Perpignan-Toulouse). C’est dire qu’il n’est pas un inconnu dans notre région et que l’ensemble exposé restitue un aperçu impressionnant de son œuvre.

Bien qu’ayant rejoint l’agence VU en 1994 avec des photographies documentaires, et après avoir largement collaboré avec cette agence ainsi qu’avec le journal Libération, Denis Darzacq remet en question le sens même de la photographie, au-delà de toute fonctionnalité ou de mode de capture et se met à développer une approche plus plastique, analytique et scénarisée de l’image. Il interroge aussi bien le médium, que le sujet lui-même, ainsi que leur mise en relation entre l’abstraction des thèmes, et la réalité quotidienne. Sa recherche analyse avec simplicité et justesse, le regard que l’on porte sur une image reproduite, sur un sujet existant que la société de consommation réplique elle aussi à l’envi, et enfin sur l’aspect même plus actuel du clic à l’instant T. Son projet original donne lieu à des séries conditionnées aux circonstances de résidence, aux commandes de musée ou simplement au regard qu’il porte sur la société.
Il décrit les axes choisis ainsi : « Le premier prend le corps comme mètre étalon des créations photographiques, métaphores de notre difficulté à tous, de trouver notre place dans la société. Des femmes et des hommes cherchent leur équilibre dans le cadre. Ces photographies sont souvent des mises en scène réalisées dans des environnements réels, proches du documentaire ». Sa réflexion est d’autant plus pertinente que son travail tend à prouver qu’« une image construite pouvait servir l’analyse de la société avec plus d’efficacité que le reportage », comme il l’a affirmé lors d’une exposition à Cuba en 2022. Le corps apparaît comme l’indice de l’environnement dans des situations où l’ordinaire devient exception, à l’instar de ce que chacun expérimente dans les supermarchés, mais dont la réalité ne se produira jamais. La série Hyper en atteste par ce traitement de la temporalité, cette manière de déréaliser le poids des rayons, rendant la matière aussi légère que possible, permettant d’échapper un instant à la lourdeur d’injonctions consuméristes. Il crée un hiatus entre visible et invisible (Hyper, 2007–2011), et poursuit ses développements dans les séries des Nusau sein de lotissements, ou d’incrustations de personnages au sein de la nature. En réalité, l’artiste utilise nos environnements pour en extraire des tensions non dites ou si largement dénoncées qu’elles n’ont plus de sens. Le décalage, qu’il crée entre la pesanteur des lieux de (sur)consommation comme un supermarché et la légèreté aérienne de ses images, provoque une vraie question chez le spectateur et une collusion sur la vérité documentaire. Qu’arrive-t-il ? Qu’est-ce qui m’est proposé au regard ?
De même les corps nus dans des lotissements interrogent sur le lien de dépouillement que la nudité impose au regard des habitudes concentrationnaires d’habitat, de travail ; en ce sens, Denis Darzacq remet en cause la seule fonction informative de l’image, et sa scénographie nous transporte dans une rupture qui se produit entre tension et soulagement. Ce creux émotionnel rend l’image indécidable en osant rappeler la théorie de Gödel, ni vraie, ni fausse mais des angles invisibles et soumis à nos perceptions. Les effets de ses photos sont impressionnants pour un public qui cherche toujours à se rassurer avec le sujet. Il faut entendre par sujet les motifs habituellement reconnaissables dans l’image qui transmettent un certain degré de familiarité au spectateur. Ici les sujets de ses photos explosent au profit d’un autre niveau de signification.
Si Darzacq travaille le corps comme une sculpture sociale, on constate que sa préoccupation concerne les limites de la norme. Sans arrogance ni dénonciation, il critique les effets d’exclusion de la norme, et procède à l’inverse lorsqu’il demande à des personnes en situation de handicap de poser pour lui, en se réappropriant des espaces publics (Act 1, 2009–2011). Non content d’obtenir des saisies très émouvantes de maladresse et de spontanéité de la part de ces acteurs temporaires, il pousse l’exploration de la norme en démultipliant l’exercice, et en proposant par la suite à des danseurs de l’Opéra de Paris d’imiter les mouvements de ces personnes handicapées. Le résultat est bluffant, Darzacq y consacre quelques grands formats parmi lesquels une danseuse vêtue de rouge aussi percutante qu’une « réclame » des années 1950 ou une photo de Maryline Monroe (Act 2). Les similarités de mouvements prouvent aussi à quel point il maîtrise la technique photographique de laquelle il peut obtenir ce qu’il veut.

Le deuxième chapitre évoqué par l’artiste concerne ses recherches abstraites et son interrogation sur le médium. Autrement dit, il explore le sujet mais aussi le support de son sujet et là nous assistons à une forme performative du traitement de l’image. En effet, la photographie s’affranchit là aussi de sa fonction initiale d’information pour ne parler que d’elle-même, soit de sa capacité à être découpée, recomposée, suspendue (comme l’a été le sujet lui-même comme corps en suspension) et rejoint du même coup le corps d’une sculpture : soit une photo dans l’espace qui ne restitue plus son modèle (sérieusement remis en question par ces modalités !) mais celui d’une sculpture, abstraite puisque le corps n’est plus l’essentiel de la représentation, mais une image de corps, éclatée par la découpe qui donne une ampleur inattendue à la photographie, celle de devenir un volume dans l’espace. Il s’approprie une discipline, la transforme, et la renouvelle car les œuvres sont parfois composées de collages, de morceaux de photos, réassemblées pour la création d’un volume. Non seulement nous saisissons bien la logique esthétique du processus créatif de Darzacq mais il faut noter que la mise en abyme des représentations inclut également les procédés.
Tout se passe comme si une peinture représentait une sculpture qui elle-même serait constituée de morceaux collés, à la différence près que s’invite l’abstraction et que les techniques mises en cause dissolvent leurs limites normatives.
Un arrêt doit être fait juste avant d’accéder à la grande mezzanine, il s’agit de trois très grands formats représentant trois compositions que l’on croit d’abord en granit et qui sont en réalité du polystyrène moucheté d’emballage, pour protéger des objets de type téléviseur ou frigo. Les photos traitées en grisaille font référence non seulement aux techniques de dessin mais d’une certaine manière aussi à l’esthétique des ruines. Leur accrochage rend compte avec solennité de la sacralisation dérisoire de nos résidus et cette nouvelle existence qui leur est donnée actionne l’aller-retour entre dehors et dedans, le « hors la boîte » et in box, et le cortège infini des binarités que notre mentalité occidentale a digéré… Peut-être est-ce pour cette raison-là que l’artiste s’est-il exilé en Chine, le temps d’une résidence et de la réalisation à Canton d’une vidéo en 4 parties (trois seulement ont pu être présentées ici). Elle montre avec moult énergie une lutte symbolique et solitaire de personnages qui dansent et les mouvements saccadés des corps dénoncent la fragilité du monde urbain, la pauvreté et à la fois la ressource intarissable du vivant, sa résilience en tous milieux.
Darzacq ne s’arrête pas là, le troisième volet qu’il développe opère une synthèse entre abstraction et figuration. Avec cette fois des sculptures aplaties (si l’on s’en tient au procédé) ou à des collages de photos rephotographiés (si on s’en tient au montage coloré) incrustées de céramique. Cela donne lieu à des œuvres hybrides et multiformes, issues notamment d’une collaboration à quatre mains avec la céramiste plasticienne Anna Iris Lüneman. Autrement dit, dans ses œuvres superbement colorées nous assistons à un autre type de confrontation, le résistant, le dur, opposé au souple de la feuille d’acier. Car il faut savoir que les photos sont sublimées sur métal et permettent non seulement à l’artiste de proposer des sculptures (souples à l’origine, mais dont l’état de souplesse initial a été durci par un contre-collage sur Dibond) réalisées à partir de photos mais aussi d’intégrer dans ces photos sur métal des parties en céramique, en parfaite continuité et harmonie. On ne peut que faire référence à L’œuvre ouverte théorisée par Umberto Eco qui y trouve ici tout son sens. La « Frise » en est une version grand format et a nécessité une mise en place très délicate. Cette mise en abyme se poursuit avec des photos de grands formats représentant des sculptures, formant dans une pièce dédiée, un ensemble de cette déclinaison : photo, photo-sculptée, photographie de la photo sculptée, sculpture de sculpture photographiée sublimées sur acier ! Avec maestria Darzacq déploie une aventure sans fin dont on ne touche pas encore les bords.
Est-ce que cet artiste diplômé de l’ENSAD (arts déco), se doutait d’une telle propagation des possibles sans jamais tomber dans un principe décoratif mais labourant avec talent créatif les champs de l’esthétique ? C’est ce qu’il a exprimé dans ses Recompositions, au travers d’un bien de consommation le plus abordable qui soit, une chaise IKEA, dont il va mettre en valeur la simplicité des formes designées et les décliner non seulement en collages qu’il photographie (et évoquent très ouvertement les sculptures de Jean Arp), mais par des mises en scène où même les cartons d’emballage et leur géométrie ont donné lieu à des œuvres remarquables de sobriété et de puissance. Le visage de l’homme n’y est jamais reconnaissable, en revanche les figures plastiques qu’elles révèlent font état d’un véritable ballet arrêté en plein mouvement. Un immense dos bleu présent à l’entrée de l’exposition en déploie la pertinence.

C’est une exposition qu’il ne faut réellement pas manquer pour comprendre ce que peuvent être les différents états du sujet et de la figure, et du corps sans décor.
Infos pratiques> Juste au corps-Denis Darzacq, jusqu’au 5 octobre, A cent mètres du centre du monde, Perpignan.
Image d’ouverture> Denis Darzacq, Frise, 2022. ©Photo A cent mètres du centre du monde

