L’art réparateur de Michael Rakowitz

Ancienne forteresse féodale perchée sur une colline piémontaise, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Turin, le Castello di Rivoli abrite depuis 1984 un important musée d’art contemporain. L’une de ses ailes est consacrée avant tout à la présentation de sa collection permanente, qui met notamment l’accent sur la création italienne depuis les années 1950, l’autre accueille des expositions temporaires. Le travail de l’artiste américain d’origine irakienne Michael Rakowitz y est ainsi présenté, jusqu’au 19 janvier 2020, dans le cadre d’une rétrospective revenant sur plus de vingt ans d’une pratique pluridisciplinaire alliant sculpture, dessin, installation, vidéo et performance. L’architecture, l’archéologie, la cuisine et la géopolitique, qu’il explore en remontant jusqu’à l’Antiquité, sont autant de sources d’inspiration d’œuvres racontant les grandes transformations d’ordre historique auxquelles conduisent les guerres et autres catastrophes, tout en dénonçant les contradictions de notre monde globalisé. Conçue en collaboration avec la Whitechapel Gallery, à Londres, où elle a été montrée une première fois l’été dernier, l’exposition Imperfect Binding fera une troisième étape, au printemps 2020, à la Jameel Foundation à Dubaï.

The Invisible enemy should not exist (série), détail, Michael Rakowitz.

« Très sensible et empathique vis-à-vis des souffrances et de la douleur humaines, Michael Rakowitz est connu pour avoir développé de nombreux projets participatifs, dans l’espace public comme au sein d’institutions culturelles, rappelle Carolyn Christov-Bakargiev, directrice du Musée d’art contemporain Castello di Rivoli et commissaire de l’exposition. Tout son travail tourne autour de l’idée de réconciliation, de réparation d’un traumatisme, mais sans pour autant en effacer les cicatrices. » Né dans l’Etat de New York en 1973, d’un père Américain originaire d’Europe de l’Est et d’une mère d’origine juive-irakienne arrivée aux Etats-Unis avec sa famille en 1947, Michael Rakowitz a été marqué, enfant, par les voyages – au Mexique, en Israël et dans les territoires palestiniens notamment – et la découverte d’autres cultures. Fort d’une formation initiale en arts graphiques acquise au début des années 1990 sur les bancs du Purchase College, situé au nord de New York, il rejoint en 1998 le prestigieux MIT (Massachusetts Institute of Technology), à Cambridge, pour y suivre le programme d’art public dispensé par le Département d’architecture et y approfondir son intérêt pour les relations entre sculpture, rituels collectifs et espace urbain.

paraSITE – Refuge pour George L, Michael Rakowitz, 1998.

Le parcours de l’exposition s’ouvre sur d’étranges formes en plastique qu’anime le mouvement de l’air propulsé à l’intérieur par de gros tuyaux ; dans un coin, un écran diffuse une vidéo les montrant disposées sur des trottoirs et « habitées ». Elles illustrent paraSITE, un projet né dès 1998 et se poursuivant aujourd’hui, qui s’articule autour de l’installation dans les rues des grandes métropoles américaines d’abris gonflables pour les personnes sans logement ; fabriqués avec des sacs en plastique, ces refuges de fortune sont connectés aux tuyaux évacuant l’air chaud généré par le système de ventilation des immeubles.

White man got no dreaming, Michael Rakowitz, 2008.

Plus loin, une drôle de tour s’élève sur plusieurs mètres au milieu d’une pièce. White man got no dreaming (L’homme blanc ne rêve pas, 2008), est le fruit d’une action menée en 2008, en Australie, en collaboration avec des habitants d’origine aborigène d’un quartier de Sydney voué à la démolition. Sa forme reprend celle du Monument à la Troisième-Internationale dessiné, mais jamais construit, par l’artiste et architecte russe Vladimir Tatlin deux ans après la révolution bolchevique de 1917 ; les matériaux qui la composent sont des restes de maisons délibérément démolies par certains habitants avant la perte potentielle de leur quartier. Outre le thème des conditions de vie des aborigènes australiens, l’œuvre tisse des liens avec l’histoire, et les échecs, de l’architecture visionnaire.

The flesh is yours, the bones are ours, Michael Rakowitz, 2015.

Avec The flesh is yours, the bones are ours (La chair est à vous, les os à nous, 2015), Michael Rakowitz rend hommage aux artisans arméniens qui décorèrent les façades Art Nouveau des palais de Constantinople – devenue Istanbul – durant l’Empire ottoman avant de subir persécution et exil, du fait du nationalisme turc, au début du XXe siècle. L’installation comprend notamment de dizaines de dessins réalisés selon la technique du frottage sur différents immeubles d’Istanbul, accrochés au mur, ainsi que des reproductions de moulures en plâtre – fabriquées à l’aide des moules originaux –, disposées sur le sol. Depuis 2004, suite à l’invasion orchestrée par les Etats-Unis de l’Irak, l’artiste explore régulièrement plus avant ses racines culturelles maternelles en y associant une réflexion autour de la perte ou de ce qui est menacé de disparaître.

The Invisible enemy should not exist (maquette de Lamassu créé pour le Fourth Plinth Programme de Londres), Michael Rakowitz, 2017.

En témoigne ici The invisible enemy should not exist (L’ennemi invisible ne devrait pas exister), série d’œuvres en papier mâché – extrait de journaux arabes et anglais –, débutée en 2007, à travers laquelle l’artiste redonne vie à certains des 15 000 objets antiques disparus, volés ou détruits lors de la Seconde Guerre du Golfe (2003-2011). Michael Rakowitz a également entrepris de « reconstruire » une partie du palais assyrien de Nimrud, qui s’élevait au sud de l’actuelle Mossoul avant sa destruction, en 2015, par l’Etat islamique, à partir d’emballages d’aliments utilisés au Moyen-Orient. Une manière de souligner combien la guerre et les mesures successives de boycott ont affecté l’industrie alimentaire irakienne, deuxième source d’exportation la plus rentable après le pétrole avant la guerre. Pour sortir de l’exposition, le visiteur n’a d’autre choix que de revenir sur ses pas. L’occasion d’appréhender doublement un travail aux ramifications multiples, sensible et passionnant.

Contacts

Imperfect Binding, jusqu’au 19 janvier 2020 au Castello di Rivoli, Piazza Mafalda di Savoia, 10098 Rivoli – Turin, Italie ; info@castellodirivoli.org, +39 011 956 52 22.
Le site de Michael Rakowitz : www.michaelrakowitz.com.

Crédits photos

Image d’ouverture : The Invisible enemy should not exist (série), 2018 © Michael Rakowitz, photo S. Deman, courtesy Castello di Rivoli – The Invisible enemy should not exist (détail) © Michael Rakowitz, photo S. Deman, courtesy Castello di Rivoli –  paraSITE – Refuge pour George L © Michael Rakowitz, courtesy Castello di Rivoli – White man got no dreaming © Michael Rakowitz, photo S. Deman, courtesy Castello di Rivoli – The flesh is yours, the bones are ours © Michael Rakowitz, photo S. Deman, courtesy Castello di Rivoli – The Invisible enemy should not exist (Lamassu) © Michael Rakowitz, photo S. Deman, courtesy Castello di Rivoli