Émeric Lhuisset ou la guerre au-delà du visible

À rebours du photojournalisme, le travail d’Émeric Lhuisset engage une réflexion sur la nature du conflit et la responsabilité des images. Que montrent-elles réellement ? Que rendent-elles invisibles ? Et surtout, que produisent-elles sur notre compréhension politique, historique et morale des situations de guerre ? Avec lui, l’image devient un espace de résistance critique, capable de contrecarrer la saturation visuelle et l’anesthésie du regardque sa multiplication engendre. À travers une pensée de l’effacement, du témoignage et de la trace, se dessine une interrogation essentielle pour notre présent et notre futur : si la paix ne peut être confondue avec le silence ou l’absence de représentation, comment l’art peut-il néanmoins ouvrir un espace de réflexion susceptible de contrarier la violence du monde sans en nier la cruauté ? Ce texte est publié dans le cadre des festivités textuelles d’ArtsHebdoMédias « Représenter et penser la paix ».

ArtsHebdoMédias. – Entre disparition et apparition, votre œuvre semble toujours chercher un point d’équilibre : ce qui est montré n’est jamais l’événement lui-même, mais une empreinte, une résonance. Peut-on dire que votre travail tente de penser la paix à partir d’une image qui met en scène le silence, comme si la paix était justement cet intervalle entre deux violences, entre deux apparitions ?

Émeric Lhuisset. – Je ne pense pas la paix, mais la guerre. Ce qui ne veut pas dire aller contre la paix, mais simplement que pour éviter/réparer/résoudre une situation, il faut d’abord la comprendre, ou du moins la voir telle qu’elle est et pas forcément telle que l’on pense qu’elle est ou telle que l’on a envie qu’elle soit. Je n’appellerais pas ces moments de latence « paix ». Ces moments de silence font partie de la guerre. La guerre, c’est avant tout l’attente, avec une tension permanente où, à chaque instant, tout peut s’arrêter. Plus l’on se rapproche de la zone de mort, plus règne une certaine sérénité de ceux qui ont tristement accepté qu’ils ne reviendront pas. Dans les zones sous occupation, c’est le silence qui domine et pourtant ce n’est pas la paix, l’occupation ne diminue pas la souffrance humaine, elle la rend simplement invisible.

Ukraine – Hundred Hidden faces, série de 100 portraits de membres de la résistance civile Ukrainienne, Ukraine, mars 2022. © Emeric Lhuisset

Vos images renvoient souvent à ce qui précède ou à ce qui suit le conflit, le champ de bataille, l’action. Cette approche renverse la logique du photojournalisme, qui cherche à fixer l’instant du drame. Comment concevez-vous cette temporalité de l’avant et de l’après ? En quoi ce décalage peut-il participer à une forme de résistance ? Esthétique, éthique ?

Effectivement, je ne cherche pas l’action contrairement à ce que l’on voit généralement dans le photojournalisme. Je ne cherche pas l’action, et en même temps je suis dans le conflit ou sur le champ de bataille. L’action représente une infime portion de la guerre. Ce qui n’est pas l’action n’en reste pas moins la guerre. La guerre peut ainsi se dérouler en silence. C’est d’ailleurs le propos de mon projet J’entends au loin la réponse des cosaques qui est destiné à mettre en avant la guerre culturelle et historique que la Russie mène contre l’Ukraine et qui est l’essence de ce conflit. Montrer une explosion, un tir ou un cadavre va-t-il véritablement nous éclairer sur une guerre ? Ne sait-on pas déjà que dans une guerre il y a des tirs, des explosions et des morts ? Comme le souligne Susan Sontag, le caractère destructeur de la guerre ne constitue pas en soi un argument suffisant contre les actes de belligérance. A partir de là, on peut s’interroger à part quelques cas exceptionnels sur le sens de ce type d’image.

J’entends au loin la réponse des cosaques, photographie réalisée avec l’aide des Forces de Défense Territoriale (ТРО Меdіа), de la 112e Brigade et du soldat Roman Gribov de l’Ile aux Serpents, Ukraine, 2023. © Emeric Lhuisset

Dans vos cyanotypes, les visages s’effacent peu à peu à la lumière. Dans votre projet ukrainien, ils sont volontairement invisibles. Quelle relation entretenez-vous avec cette idée d’effacement, à l’opposé de la surexposition médiatique des corps souffrants ?

L’effacement peut être l’oubli, mais aussi la mise en lumière, l’urgence de voir avant la disparition, comme j’ai tenté de le faire avec les projets L’autre rive et J’entends sonner les cloches de ma mort. Il reste néanmoins très différent de l’absence de visage. L’absence de visage, c’est l’anonymisation de l’individu. Mais si on regarde ces portraits de dos du projet Hundredhidden faces, c’est aussi l’anonymisation du lieu avec le même tissu noir opaque en fond. Ce dispositif est destiné à protéger cesmembres de la résistance civile ukrainienne dans un moment très instable (début mars 2022) où certains allaient être ou pouvaient être dans la clandestinité en zones occupées. Enlever ces éléments d’identification, c’est aussi permettre d’y percevoir chacun d’entre nous. J’espère néanmoins pouvoir un jour montrer ces visages que j’ai aussi photographiés et qui sont conservés au secret.

L’autre rive, impressions cyanotypes disparaissant progressivement à la lumière du soleil, Irak, Syrie, Turquie, Grèce, Allemagne, Danemark, France, 2011 – 2017. © Emeric Lhuisset

Votre formation en géopolitique irrigue votre travail, mais jamais comme une simple grille de lecture. Vous semblez plutôt y chercher une poétique du terrain, une manière d’habiter l’histoire. Comment traduisez-vous cette expérience du monde dans la construction formelle de vos images ?

Ma formation géopolitique me permet de mieux comprendre les enjeux, d’avoir une méthode d’analyse plus fine, plus structurée. Si mon but est bien de produire des œuvres, elles n’en restent pas moins l’aboutissement de cette analyse. Et si je produis de l’art, c’est aussi que l’art peut donner à voir des choses qu’il n’est pas possible de montrer autrement. Habiter l’histoire est primordial pour moi afin d’en comprendre les mécanismes, d’en comprendre le déroulé et d’essayer d’en témoigner. Ici, l’idée du témoignage, de la trace de l’évènement historique est essentielle, car ce sont ces éléments qui vont participer à la narration de notre époque pour les générations futures. Or, le narratif qui va se construire du passé est important à la fois pour le présent, mais aussi pour la construction du futur.

Ukraine – Hundred Hidden faces, série de 100 portraits de membres de la résistance civile Ukrainienne, Ukraine, mars 2022. © Emeric Lhuisset

Vous parlez du rôle social de l’artiste comme celui qui déplace le regard, qui infléchit la perception. Dans un contexte saturé d’images de guerre, croyez-vous encore possible de produire une image « efficace », c’est-à-dire une image capable d’ouvrir un espace de réflexion, voire un espace de paix ?

Ouvrir un espace de paix, je ne sais pas, peut-être faudrait-il définir ce qu’est un espace de paix ? En revanche, je suis persuadé qu’une œuvre peut ouvrir un espace de réflexion malgré la saturation d’images de guerre. C’est justement à cause de cette saturation, qu’elle soit le fait de journalistes ou d’amateurs – aujourd’hui, la majorité des images de guerre sont des images amateurs –, qu’il est d’autant plus important d’être capable de faire un pas de côté, d’offrir un regard plus réfléchi, plus conceptuel, capable de penser à la fois une situation, mais aussi le contexte dans lequel elle s’inscrit, la culture qui l’entoure, la place du protagoniste de l’évènement, le sens même de faire image dans telle ou telle situation et l’histoire du territoire. C’est avec cette approche que je travaille et espère avoir réussi à produire un espace de réflexion. Ainsi J’entends au loin la réponse des cosaques a fait le tour du monde et est entrée dans la culture populaire ukrainienne.

La disparition, l’effacement, le vide, la suspension du visible sont autant d’éléments qui composent ce que Francesca Caruana a nommé une « géopolitique esthétique ». Peut-on envisager cette esthétique comme une forme de diplomatie du regard, un lieu où l’art négocie avec la violence du monde pour en révéler la complexité plutôt que la cruauté ?

Personnellement, j’utilise l’esthétisme comme un piège destiné à capturer le regard afin de susciter une réflexion. Un peu sur le modèle du Dormeur du val d’Arthur Rimbaud. S’attacher à la complexité et/ou séduire par l’esthétisme n’empêche pas de révéler la cruauté d’une situation. De multiples exemples jalonnent l’histoire de l’art, de Goya à Picasso en passant par Otto Dix, pour n’évoquer que les deux derniers siècles.

Si l’on admet que votre travail interroge la guerre pour mieux penser la paix, comment définiriez-vous aujourd’hui cette paix ? Est-elle pour vous un horizon politique, un état intérieur, un idéal esthétique ou peut-être une tension permanente entre mémoire et oubli, entre visible et invisible ?

Est-ce que l’existence du mot « paix » ne découle-t-il pas de la guerre ? En ce sens où il n’existe que parce que la guerre existe, il n’aurait sinon pas de raison d’être nommé. Je me questionne depuis de nombreuses années sur l’existence de la guerre et me demande fréquemment si, en fin de compte, la guerre, n’est pas inhérente à la condition humaine, en ce sens où elle est présente dans toutes les sociétés et ce depuis que l’homme existe. Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas tout faire pour l’empêcher. Que pourrions-nous faire pour l’arrêter ? Peut on espérer un jour mettre fin à toutes les guerres ? Est-ce que toute paix est bonne à prendre ? Est-ce que si un pays, qui se défend contre un agresseur, arrête de se défendre, c’est la paix ? N’est-ce pas plutôt l’occupation et comme je le disais précédemment l’occupation ne diminue pas la souffrance humaine, elle la rend simplement invisible. C’est certes souvent plus confortable pour les personnes extérieures au conflit, cela permet de retourner vaquer à aux occupationsordinaires tout en se donnant l’illusion d’une bonne conscience. Comme le disait Jean Jaurès à la Chambre des députés le 15 mars 1897, lorsqu’il essayait de convaincre de la nécessité d’une intervention militaire contre l’empire ottoman afin de faire cesser le massacre des Arméniens : « La Chambre sait donc ce qu’elle fait, ce qu’elle vote à cette heure. Ce qu’on lui demande d’instituer, ce n’est pas la paix : c’est peut-être notre paix à nous et, pour un moment notre paix étroite, notre paix égoïste. Mais ce n’est pas une paix que cette paix sanglante, c’est la caricature de la paix, c’est la forme la plus odieuse de la guerre ! »

Ligne d’horizon, photographie, 2026. © Emeric Lhuisset

Plus d’informations sur le site de l’artiste.

Image d’ouverture> L’autre rive, impressions cyanotypes disparaissant progressivement à la lumière du soleil, Irak, Syrie, Turquie, Grèce, Allemagne, Danemark, France, 2011 – 2017. © Emeric Lhuisset

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Léon Tolstoï : la paix comme objectif, la non-violence comme action de Giuseppe Merrone
La paix comme chemin de Stéphane Guiran et Katarzyna Kot
Faire du soleil un émissaire de paix de Guillaume Barth
Guerre & Paix : les deux faces du même mythe d’Hervé Fischer
Les anges terribles d’Olivier Kaeppelin de Marie-Laure Desjardins
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La paix en tant que perception de Marcin Marcin Sobieszczanski.
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Représenter et penser la paix ? de Barbara Polla.