Dans le sillage de l’Océan Art

Il y a quelques jours se clôturait la folle aventure d’un accrochage collectif éclair (qui a duré quatre jours !) dans la Métropole Bordelaise. Une exposition de belle ampleur tant par la qualité des œuvres et leur nombre, que par l’événement qu’elle a marqué, VIV’Océan (lire notre article). ArtsHebdoMédias vous invite à la découvrir en 10 étapes.

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Evénement Arts & Sciences labellisé Sciences Avec et Pour la Société (SAPS), VIV’Océan s’inscrit dans un projet de recherche Arts et PréserVatIon de la Vie des Océans (VIV’O), porté par Cécile Croce (laboratoire MICA, Université Bordeaux Montaigne) et une équipe de chercheures et chercheurs, en partenariat avec l’association ADE Méditerranée. VIV’O s’est enrichi de l’association de nombreuses structures convaincues que l’art a un un rôle crucial à jouer dans notre appréhension du monde et son devenir, dont l’Université de Bordeaux, le laboratoire EPOC, le Réseau de Recherche sur l’Innovation, le Département de la Gironde, la fondation Alexandr Savchuk, les associations EPLT, SCRIME, JACM, Halle des Douves. Cependant, la tâche est de taille et l’objectif ambitieux.

Dauphin de Franck Espagnet et peinture de JOFO. ©Photo CC

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VIV’Océan vise à faire dialoguer artistes et scientifiques sur la délicate question de la préservation de la vie sous-marine, à l’adresse du public invité au débat. Aussi, les artistes ont la parole, pour présenter leurs œuvres et pour échanger avec les acteurs de la culture scientifique, les partenaires institutionnels et les citoyens concernés – en tout cas cinq artistes, lors des cinq tables rondes concoctées lors du Forum (27 mars au Plateau TV IUT et 28 mars à l’Hôtel de Département, dans l’amphithéâtre Badinter de l’Immeuble Gironde du Département de la Gironde Bordeaux).  Mais que serait la parole d’un artiste sans la rencontre de l’œuvre ? Aussi, en complément indispensable du Forum, VIV’Océan déploie une exposition collective du 27 au 30 mars, au Centre Culturel François Mauriac de Bouliac. Comment les œuvres ont-elles été choisies ?

Spectre des profondeurs et série de méduse, Christelle Esperto. ©Photo ABK

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Tablant sur un panel d’artistes pour moitié locaux (Bordeaux et sa Métropole) et pour moitié extérieurs, l’appel à participation était assorti d’une bien étrange motivation : l’engagement personnel de chacun. Non pas que les œuvres devaient absolument témoigner de la militance des auteurs, mais plutôt que la cause de la préservation de la vie des océans devait être plus forte que l’enivrement de la gloire ou du bénéfice financier. De fait, aucun des organisateurs ne touchait de rémunération, et il était fièrement annoncé en amont du dépôt de projet que, même en cas d’absence totale de subvention, celui-ci aurait lieu (en toute légalité, cependant). Doit-on effectivement être fier d’un tel optimisme frisant à la naïveté ? Toujours est-il que quinze artistes ont répondu présent, treize femmes et deux hommes, dont sept de Paris, Perpignan, Menton, Sofia (Bulgarie), Monaco. Qu’elles et ils en soient toutes et tous remercié(e)s !

Premier plan, Débordements. Au mur, Mes pensées sauvages,  Claire Le Pape. ©Photo CC

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Cette belle moisson de générosité n’avait d’égal que la diversité des propositions, ce qui, en soi, est une digne valeur. Pourtant, un risque courait à l’horizon : l’agencement dans un espace commun de ces créations si diverses, picturales, photographiques, numériques, sonores, d’installations, sculptures, gravures, dessins, cyanotypes, vidéos. Parmi ces artistes qui explorent différentes facettes des relations entre l’humain et l’océan, certains ont collaboré avec des scientifiques pour enrichir leur démarche, d’autres non. De fait, il n’y avait pas un commissaire d’exposition unique pour cette exposition : les quatre organisateurs (Cécile Croce, Cathy Lajus, Bernard Peyrano, Thomas Brunel) connaissaient chacune et chacun une partie du panel mais pas la totalité des productions. Quand bien même, la plupart des œuvres étaient réalisées spécialement pour l’événement et donc de nombreuses surprises étaient attendues.

Installation de Sylviane Gutierrez. ©Photo ABK

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Sur les coteaux de la charmante ville de Bouliac, rive droite de la Garonne, le Centre Cultuel François Mauriac offre une salle magnifique de 200 m2 à la façade vitrée ouverte sur un incroyable panorama de Bordeaux. Enchanteur « balcon fleuri », qui devait accueillir le trésor de plus d’une soixantaine d’œuvres pour VIV’Océan, chaque artiste apportant entre une et douze œuvres. Si un plan scénographique de l’installation avait été esquissé par Cathy Lajus et Thomas Brunel, l’équipe devait compter sur l’adaptation in situ aux productions apportées et leurs esthétiques, volumes, données formelles et d’accrochage, à l’agencement et l’interaction des œuvres entre elles, à la circulation du regard et des futurs visiteurs, bref, à toutes ces merveilleuses contraintes qui conditionnent la réussite de la mise en scène. Encore une fois, l’intelligence collective y aura pourvu, celle des artistes présents, de l’équipe VIV’O et des étudiants bénévoles de l’IUT Carrières Sociales.

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L’espace transfiguré par l’aménagement des panneaux scandant la visite, offre une perspective depuis l’entrée sur un dauphin grandeur nature bondissant, tandis que, quasiment au même moment, l’œil est attiré à droite par les aquarelles puissantes sur le tout premier panneau, Mères Océanes, à la frontière de l’abstraction et la figuration, de Sergine Gonet. A la fois sombres, contrastées, et douces en leurs irisations fines, ces aquarelles, encadrées de noir, dessinent leurs propres sauts. On s’approche. Tout à côté d’elles, une vidéo signée Tatiana Drozd témoigne du lent délitement dans l’eau d’artefacts de radiolaires, ces minuscules squelettes calcaires tant admirés par Ernst Haeckel ; l’un d’eux déposé au creux d’un aquarium. Cet étrange mouvement du cycle de la vie, testé en eaux d’acidités différentes (selon les indices de pollution), contraste avec l’environnement que l’exposition lui a inventé : une photographie immense (120×180 cm) de fond marin par Olivier Jude signant, avec Sylvie Laurent, Phoctopus. La photographie claque de ses couleurs saturées bleu profond, bleu primaire, jaune et orange soutenu ; elle répond à deux autres photographies de la même série sur le côté gauche de la pièce. Devant elles, un géant de bois flotté, pêcheur fantastique signé du même artiste que le dauphin, Franck Espagnet, veille. Un filet de déchets coule le long de sa fourche. Et dans son dos, une série de délicates gravures de Carmen Herrera Nolorve calment le jeu, explorant les liens entre le corps féminin et les poissons, au fil de la fragilité de la vie, entre mélancolie et mystère.

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Depuis l’entrée, encore, le visiteur se trouve quasiment face à une installation de long voiles tendus depuis les 3 mètres de hauteur du plafond, blanc, gris et chair, pâles, légers de leurs transparences, où se devinent un corps enroulé sur lui-même, Amphitrite, signée Ema Eygreteau. On s’avance. A droite, le visiteur curieux découvre un espace clos installé par Francesca Caruana de deux grandes œuvres, au fusain et crayon sur papier et à la peinture sur bâche) une vidéo sous-marine, un vase en bulle de verre, comme quatre visions d’une même réalité selon l’artiste, Kaléideau-scope. En sortant de cette petite pièce immersive, le visiteur est attiré par un ensemble assez sombre, à nouveau sur la gauche de la salle. De grandes peintures noires explorant les formes de méduses à partir de celles du plastique (Réminiscence), un tableau bleu sombre de peinture et de plastique puis une série « créature hybride » de petites méduses bigarrées ou lumineuses, créées en mixant le tirage des méduses-plastiques et des esquisses de l’artiste, Christelle Esperto. Au-dessus de la série, trois toiles aux vagues claires bleu et rose, légères, de larges coups de pinceau (Spectre des profondeurs). Et de l’autre côté de la salle, les œuvres de Sylviane Gutierrez déploient leurs motifs entremêlés de ses « portraits de famille », poissons-humains aux roses délicats sur trois tableaux, deux tondos suspendus et trois aquariums gravés, dans cet espace jouant des transparences, comme l’eau qui constitue leurs sujets, face à la baie vitrée.

Amphitrite, Ema Eygreteau. ©Photo ABK

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Nous voici au fond de la salle, au niveau du grand dauphin de bois lavé par le sel. A droite, un jeu de quatre peintures aux couleurs pop, déclinant symboliquement des hybridations de nos déchets avec la faune marine, selon ABK. En face de nous, une série de cyanotypes bleu de prusse, imprégnant quelques traces de vie marine, signés Blandine Laperche ; et sur une table nappée de blanc, trois grands dessins saisissant la diversité des vies microscopiques contenues dans une seule goutte d’eau et entrelacées de paysages macroscopiques conçu à partir de ceux de récifs coralliens, Une goutte d’océan montée en profondeur, selon Iglika Christova. A gauche un petit tableau et deux immenses toiles signées JOFO où s’agite le fameux petit Toto sidéré des milieux marins dévastés par le nucléaire ou la pollution. A droite, quatre œuvres finement tissées en fil de nylon de cordages récupérées en bord de mer, vert intense, par Claire Le Pape, Mes pensées sauvages. Débordements, et Laisse de mer qui métamorphose les déchets en sublime et longue tapisserie suspendue. C’est alors, sans doute, que le visiteur remarque les filets emmêlés au bas du dauphin comme une entrave, titré Le dauphin parasité, deux hérons du même artiste, un poisson et bien d’autres animaux « parasités » ou en « corps étranger » de métal, répartis discrètement, dans la salle. Il est temps pour lui de faire demi-tour, de retraverser l’espace et de redécouvrir ce qui lui a échappé, l’envers du trajet, un regard autre, une perspective ou un enchaînement différent, en direction du Pêcheur consterné… par la pollution de notre planète. Jusqu’à sortir de la grande salle et y retrouver une autre créature de Franck Espagnet, d’autres gravures de Carmen Herrera Nolorve, et d’y entendre enfin une étrange musique de sons composites en éveil à la biodiversité, pièce acousmatique, titrée L’écho du silence, composée par Amaelle Broussard, et diffusée au haut de l’escalier d’entrée du Centre Culturel.

Au premier plan, Une goutte d’océan montée en profondeur, dessins d’Iglika Christova. Au second, à gauche deux sculptures de Franck Espagnet et, à droite, une série de cyanotypes bleu de prusse signés Blandine Laperche. ©Photo CC

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Le visiteur n’est pas vraiment perdu – au sens de ne plus s’y retrouver. Au contraire, avec son trajet en zig-zag, de droite à gauche, et vice versa, à l’aller, et avec son retour plus ou moins dévié par les curiosités nouvelles, il est à parier que, par moments, il puisse se retrouver dans l’un ou l’autre recoin et qu’il se sente aussi bien happé par quelque autre œuvre en écho ou en contraste. Il aura ainsi rencontré des douceurs et des voiles tout en transparence et en délicatesse (Eygreteau, Gutierrez, ou encore les toiles d’Esperto,  Drozd), ou des coins sombres (les grandes méduses d’Esperto, la peinture sur bâche plastique de Caruana, les irisations chez Gonet), la gravité du candide Toto, des sculptures d’Espagnet, des couleurs vives et fortes (Jude, Laperche, ABK, JOFO, Le Pape), du figuratif ou de l’abstrait, des œuvres lourdes s’arrachant de la pesanteur ou des suspensions, de la transparence ou le plein de l’opaque des matériaux, des traits, de la gravure, des impressions, ou des déchets insérés en l’œuvre, cordages, bois, plastiques, convoquant l’infiniment petit ou l’immensément vaste de la vie marine. Il s’inventera à son tour des chemins, des récits, en sortira éloigné de l’idée préconçue que tout un chacun doit bien avoir sur la question de cet univers méconnu et fondamental de la vie de notre planète.

Dessin de Francesca Caruana. ©Photo ABK

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VIV’Océan s’annonçait comme un événement Arts & Sciences et, de fait certains artistes ont travaillé de façon étroite avec des scientifiques comme Laurent Londeix de l’équipe VIV’O (Iglika Christova, Tatiana Drozd, Francesca Caruana), quand d’autres ont interrogé ce que la science pouvait poser comme conséquences de l’anthropocène. Elles et Ils l’ont interrogé avec sensibilité et imagination, mais aussi en sollicitant l’action du visiteur citoyen. Ainsi est-il loisible au public sinon de suivre, au moins de se figurer Franck Espagnet ou Claire Le Pape récupérer les déchets sur la plage avant de patiemment, et avec art, les transfigurer, de rêver, grâce à Christelle Esperto, le monde du vivant marin à partir de ces sacs plastiques qui hantent désormais les fonds marins, de questionner le rapport de ce même monde à l’humain par les œuvres d’Ema Eygreteau ou de Sylviane Gutierrez, par exemple. Parce que VIV’Océan est aussi bien Arts & Sciences qu’Avec et Pour la Société, plusieurs médiations ont été menées par les étudiantes en Master Artiste Intervenant Pratiques Artistiques et Actions Sociales de l’Université Bordeaux Montaigne et des étudiants en Arts, Cultures et Médiations de l’IUT Bordeaux Montaigne à destination d’un public de scolaires en collaboration avec le SCRIME – plus de 200 enfants auront bénéficié d’ateliers et d’animations. Mieux : leurs propres productions auront été exposées au marché des Douves, aux côtés d’autres approches plastiques de notre compréhension des enjeux de la biodiversité marine, par de jeunes artistes, des étudiants, ou la restitution du travail de Monique Labracherie, océanopaléontologue mise à l’honneur par Marine Crubilé. Et les publics s’y seront croisés.
Alors, non, décidément, il n’est pas question, en quittant l’exposition, de plier bagage. Elle nous aura marqué, comme un pincement au cœur, de l’attention plurielle mais convergente des artistes, des organisateurs, des scientifiques, des partenaires, des visiteurs, des enfants, des enseignants, à une vie précieuse.

Peintures signées ABK. ©Photo ABK

Image d’ouverture> Série Matière constante, Tatiana Drozd. ©Photo ABK