
L’artiste existentialiste, travailleuse impénitente de l’art dont l’œuvre manie avec joie le paradoxe et l’oxymore, a encore bien assez de chaos en elle pour nous inviter à danser dans une morgue. L’exposition The last dance, qui lui est consacrée depuis le 7 juin 2025 au Suquet des artistes à Cannes, est reconduite jusqu’au 4 janvier 2026 !
Une chance, car cette Dernière danse annoncée par un facétieux escarpin réalisé à partir des reliefs d’un repas, sur les colonnes Morris de la croisette est la nôtre : celle de notre mort à tous, programmée dès la naissance et c’est un hymne à la vie ! Convoquer le désir et la sensualité par la métaphore d’insolentes robes de mariée ou de soirées réalisées à partir d’os de volaille savamment récupérés, lavés, triés, érigés en sculptures, initier du mouvement perpétuel par l’allégorie sublime d’un dernier banquet reconstitué selon le même protocole, n’est pas la seule marque de fabrique de l’artiste aux revendications existentielles ! Ce serait même passer à côté d’une œuvre en cours. Plus de 60 pièces comprenant du dessin, de la photo, des collages, des vidéos, et bien d’autres matières à sculpter sont ici réunies au côté d’une majestueuse et déconcertante installation prophétique (Escapegame – 2025) conçue spécifiquement pour les lieux, résonnant avec la bande son originale d’une marche envoûtante, tendue vers mars ou bien l’astre lunaire, signe ostentatoire et tragique d’une époque en déroute, sous la voûte où logeaient les sépultures de nos ancêtres délocalisées.
Rythmée par des extraits du prologue de Friedrich Nietzsche (Also sprach Zarashoustra, Prologue 1883) dépliée selon 4 grands espaces temps et un long couloir, The last dance, n’est certainement pas la dernière rétrospective de l’artiste, mais une exposition d’une rare intensité qui nous rappelle l’audace regrettée des premiers solo shows du Palais de Tokyo. Corine Borgnet y questionne en outre la valeur « travail » dans une œuvre conceptuelle et performative qu’elle initia lors de sa période new-yorkaise à partir du post-it, matériau jetable par excellence, support universel d’une mémoire bureaucratique éphémère et de l’injonction laborieuse ! Poussée par le jeu vertigineux de l’allégorie l’artiste avait créé une édifiante série de post-it vivants (Le Duel, 2012) réalisée avec des performers et le concours du photographe Pierre Leblanc, mettant à nu des corps peints en jaune, humiliés par les postures contradictoires de l’emploi (voir la vidéo) Au climax de celle-ci, on retrouvera à Cannes – c’est dimanche ! – les corps aliénés de 7 travailleurs au repos, bien rangés dans une étagère, prisonniers volontaires, d’un système capitaliste qui sans aucun doute, veille sur eux. Ces portraits sont encore inscrits dans ma rétine au moment où démarre Paris Photo !
Infos pratiques> The last Dance, solo show de Corine Borgnet, du 7 juin 2025 au 4 janvier 2026, Commissariat, Hanna Baudet. Suquet des Artistes 7 rue Saint-Dizier 06400 Cannes. Tel : 04 97 06 45 21

