Corine Borgnet : faire renaître les étoiles dans une morgue !

Dépliée selon quatre grands espaces temps et un long couloir, The last dance n’est certainement pas la dernière rétrospective de l’artiste, rythmée par la contemporanéité criante de Friedrich Nietzsche mais un solo show d’une rare intensité, un pied de nez à la mort qui se déploie dans une ancienne morgue à Cannes jusqu’au 4 janvier 2026. L’immortalité si vulnérable de l’enfance, la tyrannie des espérances sociétales et les servitudes involontaires à l’œuvre y sont abordées par des formes paradoxales, qui ciblent notre condition humaine, jusqu’à l’ironie d’une marche collective au bord du gouffre. Corine Borgnet qui – en tant que curatrice cette fois – prépare une exposition collective mi-janvier à Paris pour les 10 ans de l’association So BD a encore bien assez de chaos en elle pour nous inviter à danser au Suquet jusqu’à la nouvelle année !

Plus de 60 pièces comprenant du dessin, de la photo, des collages, des vidéos, et bien d’autres matières à sculpter dont les incontournables vanités de l’artiste réalisées en os, commentées dans un précédent article [1], sont ici réunies au côté d’une déconcertante installation prophétique (Escapegame – 2025) conçue spécifiquement pour les lieux :

« La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose ». Ainsi est introduite cette dernière pièce, par le philosophe Friedrich Nietzsche, Also sprach Zarashoustra (Prologue 1883).

The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, Escapegame, détail de l’œuvre, I remember the future, ©Photo Olivier Calvel

L’époque est à la transhumance, les élites de la Tech jouent à « l’escapegame », et chacun voit midi à sa porte ! Sur le tempo scandé de ce qui pourrait être le générique de fin de l’exposition, s’achemine sur une poutre de douze mètres de long, une étrange procession animalière dont les membres inférieurs semblent avoir été fauchés par un satellite en perte de vitesse (visuel d’ouverture). Ainsi fut figée à l’instant T cette arche de « pieds Noé » constituée d’espèces disparues. Jésus marchait sur l’eau, Philippe K Dick se souviendra du futur ! Mais de quoi est faite la mémoire des IA ? Des tonnes de questions résonnent avec la bande son originale aussi martiale qu’envoutante, composée par Hugo Héron, le fils de l’artiste : une épopée électro-bruitiste de tubes métalliques y télescope des nappes chimériques incertaines concoctées de sons d’oiseaux et de voix venues d’autres mondes. Les pattes coupées, moulées à partir des dessins de l’artiste, se dirigent vers Mars ou bien l’astre lunaire ; à l’interstice de cette bascule civilisationnelle, apparaissent les traces hybridées, d’êtres humains dont les corps fondus semblent avoir été imprimés dans la pierre.

Je leur parlerai de ce qu’il y a de plus méprisable au monde, je veux dire du « Dernier Homme ». Et Zarathoustra parla au peuple en ces termes : « Il est temps que l’homme se fixe un but. Il est temps que l’homme plante le germe de son espérance suprême. » Friedrich Nietzsche, Also sprach Zarashoustra, (Prologue 1883) …

Comment en sommes-nous arrivés là ?

« La pièce s’appelle I remember the future d’après la dernière phrase de l’autobiographie de K. Dick, explique l’artiste : on s’y trouve comme dans une capsule spatiale avec une grande assiette d’un mètre-vingt de diamètre qui représente Mars et ses couleurs rouge oranger d’un côté, et de l’autre, dans une atmosphère grisâtre, la Lune.  Au départ, je voulais m’intéresser aux animaux en voie de disparition de la faune africaine, mais une patte d’éléphant est trop grande pour une planche de 30 cm de large ! Je me suis alors rabattue sur les espèces de notre continent. Il y en a déjà assez qui disparaissent ! »  La vision est sidérante à la fois comique et glaçante…

Corine Borgnet, qui côtoie les mortels avec la posture d’Alphonse Allais : « ne nous prenons pas au sérieux, il n’y aura aucun survivant », s’est appropriée cette ancienne morgue avec une joie non dissimulée, aimant concevoir la scénographie d’expositions, dans lesquelles les œuvres se répondent et s’interpellent. L’artiste et la commissaire Hanna Baudet nous pardonnerons, cependant de prendre ici le parcours à rebours :

The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, détail de l’œuvre, No man ‘s land ©Photo Olivier Calvel
The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, détail de l’œuvre, ©Photo Olivier Calvel

Dans la salle qui fait face à cette interminable alcôve aux couleurs de crépuscule, un cœur lourd fait entendre ses derniers râles, dans une boucle vidéo : un cœur cintré d’un fil barbelé vibrant au son finissant du télescope spatial Kepler, une sonde à l’obsolescence programmée, lancée à la recherche d’exoplanètes parmi les étoiles de la voie lactée . Dans la pénombre de la pièce, une couronne d’épine réalisée en impression 3D à partir de résines végétales, trône telle une relique posée sur un socle.

« Face à la question existentielle, je cherche des solutions, clarifie Borgnet, et puisque la religion, ça ne marche pas, ni l’amour, ni le travail, alors je vais dans l’espace ! », conclut  avec provocation cette passionnée de science-fiction.

 Office art : le post-it en parangon de l’injonction autoritaire

The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, Office art , détail de l’œuvre, ©photo Olivier Calvel

Dans le couloir qui sépare l’amour déchu et ses blessant lauriers, d’une prédiction faisant allusion aux projections ratées des survivalistes de la Silicon Valley, Corine Borgnet a souhaité pour cette rétrospective, accrocher une édifiante série photographique, rarement montrée, sur la valeur du travail, Office art, une œuvre performative et conceptuelle que l’artiste développa pendant près de dix ans aux Etat Unis : poussée par le jeu vertigineux de l’allégorie du temps, de l’éphémère et du matériau jetable que peut signifier l’humain dans l’entreprise, elle créa avec le concours de performeurs et du photographe Pierre Leblanc, toute une série de post-it vivants mettant à nu des corps peints en jaune, humiliés par les postures contradictoires de l’emploi. Au climax de cette série on retrouvera – c’est dimanche ! –  les corps aliénés de 7 travailleurs au repos, peints en jaune, bien rangés dans une étagère, prisonniers d’un système capitaliste qui veille soyons-en certain(e)s, sur leur temps de pause.

The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, Office art , détail de l’œuvre la secrétaire, ©photo Olivier Calvel (détail)

Par revers, avec humour et le goût du défi, Corine Borgnet prit le temps dans cette série  de tricoter le message « Urgent » sous la forme d’un post-it géant, exposé dans la morgue mais aussi de broder une liste de courses notée par son mari à la hâte, sur un bout de papier voué à disparaitre. Le rapport dominant/dominé ici s’inverse, transformant la charge autoritaire, par la puissance émotionnelle jubilatoire, de l’œuvre d’art.

« Dans la glorification du “travail’’, dans les infatigables discours sur la ‘‘bénédiction du travail’’, je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, ce qu’on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir –, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance… » Friedrich Nietzsche, Aurores (1881), Livre III, § 173 et § 206.

Car Corine Borgnet, dont l’œuvre partage avec le philosophe un sujet d’étude, n’est pas dupe de sa propre condition, et porte sur son « travail d’artiste à l’œuvre » un regard sans concession qu’elle mit en scène dans une exposition intitulée, Ego Factory, orchestrée dans une usine désaffectée à Montreuil, où elle vit, depuis son retour de NYC, à l’issue des attentats du 11 septembre.

« Lorsque nous habitions à New York, en 2002 avec mon mari et mes deux enfants, juste après l’écroulement des deux tours, nous avions tout perdu. Il fallait bien que j’en fasse une œuvre, dit-elle. Je l’ai appelée The Cure, une heure de thérapie “babelienne”, dans le sillon d’Office art qui consistait entre autres, à collecter dans les corbeilles de l’entreprise, d’institutions internationales ou dans les rues de New York des post-it » :  matériau jetable par excellence, support universel d’une mémoire bureaucratique éphémère et d’une injonction laborieuse que l’artiste, érigea en tour de Babel.

The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, Office art , détail de l’œuvre the cure ©Photo Olivier Calvel

« J’ai donc consulté en anglais et par téléphone une psychiatre iranienne basée à Stockholm, dit-elle. J’ai fait retranscrire la conversation en sténo, que j’ai exposée de façon cryptée sur des post-it : un par seconde, soit 3 600 post-it pour une heure de consultation », dont on peut voir la calligraphie d’un travail de secrétariat – le plus souvent féminin et par conséquent méprisé – exposé à partir de petits morceaux de papiers jaunes ou roses alignés le long du couloir de la morgue ! Sont également présentés ici quelques dizaines de « rescapés » si je puis dire d’une œuvre monumentale : les portraits des disparus des deux tours griffonnés par l’artiste sur le même matériau tandis qu’ils apparaissaient chaque jour qui suivirent le drame, présentés dans le journal.  Par le biais  d’un QR code  nous est donné à voir  la vidéo d’une soirée de performances orchestrées par l’artiste The cure & le duel, à la galerie Talman lors de son retour en France. Ce flash-back est crucial pour saisir toute la chorégraphie ici déployée par Corine Borgnet, plasticienne formée aux Beaux-arts de Poitiers, dans ses rapports au corps et aux jeux  de l’esprit.

Vertige de l’intime

Dans une petite alcôve, des vidéos verticales encadrées comme de vieux tableaux familiaux nous amènent progressivement dans l’univers intime de l’artiste : réalisées bien avant que le format encensé par les smartphones ne devienne à la mode, elles font partie d’une série en cours : 14 secondes de rien, une éternité de tout !, dont les deux exemplaires présentés ici, Noé etc. et Yeyette ont été primés à la Biennale Ovni d’art vidéo à Nice en 2021. « Je prends toujours en compte le regard du public, dit l’artiste, la vidéo permet de contempler plus longuement une œuvre et d’amener le spectateur dans son univers, c’est une forme de partage, qui me semble plus en phase avec l’époque et les attentes du public. » Quatorze secondes de vie se répètent à l’infini jusqu’à la mort. Yeyette et les abeilles pourrait être le titre de ce « Memento mori » (en français : N’oublie pas que tu es mortel, célèbre la vie !) animé par deux vidéos sans aucun rapport, qui pourtant se répondent et dont les sons se télescopent à l’infini. Yeyette, c’est la tante de l’artiste qui aimait voyager et dont on retiendra sur son lit de mort quelques images d’une manifestation à Londres, en écho avec le déclin d’une abeille assiégée, sur un air de rap, l’apparition inouï de quelques mammifères marins et le regard flouté d’un âne.

The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, vue d’ensemble ©photo Olivier Calvel

Dans l’interstice d’un passage sur fond rose, une sculpture d’enfant en bottes rouges, la tête coupée regarde un dessin à la craie dont le portrait surgit des eaux troubles d’un marécage. Chacun appréciera la force du diptyque sans d’autres commentaires : à la lisière de l’enfance, mythologies intimes et rencontres chimériques se font écho, dans le temps suspendu de la métamorphose des corps et d’une innocence perdue.

Sans foi ni particule

Quand l’artiste plante un pavé révolutionnaire dans la toile de Jouy, le message paraît assez clair, il devient plus complexe avec les assiettes trouées qui font pourtant référence à la tradition populaire Maya – mais  pour ses dignitaires uniquement ! –, car c’est par la voie percée de l’objet placé à la tête du défunt, une fois repus et célébré, que son âme allégée atteindra l’éternité et le salut.

The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, vue d’ensemble ©Photo Olivier Calvel
The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, vue d’ensemble ©Photo Olivier Calvel

Dans un bel espace ouvert sont exposées différentes séries d’œuvres, des sculptures essentiellement et des collages accrochés au mur, qui mettent en exergue, non sans ironie, les valeurs sociétales établies, guerrières ou religieuses :  Corine Borgnet se joue ici du motif, de sa symbolique et ses détournements, fustigeant par le collage et la rhétorique formelle du tatouage, une société empêtrée dans ses bondieuseries, ses colifichets guerriers et ses contradictions bourgeoises. Le vêtement pour modèle exemplaire d’un rapport de classe affirmé : « Quand le bourgeois s’habille, la brute se couvre », écrivait Balzac. L’artiste iconoclaste emprunte ici le pied de poule, marque de protection et symbole de paix, au tartan des bergers écossais ; anobli au cours des siècles par la couronne d’Angleterre, le motif, qui devient iconique de la maison Dior dès 1930, se voit ici déformé jusqu’à l’apparence du keffieh, passant par glissement subversif involontaire, de la mode élitaire à l’iconographie écharpée d’une résistance controversée.

Tensions fragiles

 « Qu’est-ce qu’aimer ? Qu’est-ce que créer ? Qu’est-ce que désirer ? Qu’est-ce qu’une étoile ? Ainsi parlera le Dernier Homme, en clignant de l’œil » Friedrich Nietzsche, Also sprach Zarashoustra, (Prologue 1883)

L’artiste dans les pas du philosophe poursuit une quête existentielle dont les réponses lui semblent vaines ou illusoires. Qu’elle questionne ici le désir de gloire et d’éternité, l’amour de l’autre, du divin ou les affres de l’enfance, Corine Borgnet a toujours la condition humaine en ligne de mire. Et pourtant jamais son œuvre n’apparait désenchantée !

The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, vue d’ensemble ©Photo Olivier Calvel
The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, vue d’ensemble ©Photo Olivier Calvel

L’humour en bandoulière, de manière sérielle et quasi obsessionnelle, Borgnet aime manier les paradoxes et brouiller les pistes stimulant notre inconscient par le jeu d’énigmes, d’oxymores et de synchronicités ; elle met en tension le sublime et le dérisoire, twistant les artefacts symboliques d’un parcours de vie accompli, ritualisé, sacrifié ou trahi… dont elle édifie les restes en exosquelettes, avec la précision d’une chercheuse high-tech.

Cette Dernière danse (the last dance) annoncée par un facétieux escarpin réalisé à partir des reliefs d’un repas, sur les colonnes Morris de la croisette est la nôtre : celle de notre mort programmée dès la naissance et c’est un hymne à la vie ! Convoquer le désir et la sensualité par la métaphore d’insolentes et fragiles robes de mariées ou de soirées réalisées à partir d’os de volailles – savamment récupérés, lavés, triés, érigés en sculptures –, initier du mouvement perpétuel par l’allégorie sublime d’un dernier banquet reconstitué selon le même protocole, n’est pas la seule marque de fabrique de l’artiste mais un leitmotiv : souligner notre mortelle fragilité

Corine Borgnet se nourrit des mythes et des contes. Alchimiste, elle transforme le déchet en objet d’appart de pouvoir ou de séduction. Elle met en scène jusqu’à la démesure, l’amphigouri de la chair dont elle ne présente que le reliquat, telle une archive du futur. Mais d’aucun s’approchera de plus près, révisera peut-être son jugement : s’agit-il là du festin du « Dernier homme » ou bien d’une nouvelle éclosion du vivant ?

 

The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, vue d’ensemble ©Photo Olivier Calvel
The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, vue d’ensemble ©Photo Olivier Calvel

 

« Encore faut-il avoir du chaos en soi pour engendrer une étoile dansante. » Friedrich Nietzsche, Also sprach Zarashoustra, (Prologue 1883)

 

Chez Corine Borgnet, point de leçon : ses facéties se déplient avec l’ironie, l’allégorie repousse l’ennemi.  Une œuvre discrète signifiée par un QR code au mur  AXXA  nous donne à voir le film d’une performance totalement burlesque et jubilatoire où l’artiste et ses amis mettent en scène la mise à mort d’un porte-peau. Une œuvre endommagée lors d’un transport mais pas assez pour que l’assurance puisse prendre son remboursement en compte ! Et, quand à la maturité de son art, en hommage à ses pairs, l’artiste figure un cri auréolé pour autoportrait, c’est avec le sourire en coin qu’elle nous confie les clefs du carpe diem :  Epitaphe toi-même !  Une plaque de marbre accrochée dans l’entrée conclut par une saine dérision cette exposition remarquable dont le livre d’or et les posts sur l’instagram de l’artiste restituent des témoignages de visiteurs, émus parfois même bouleversés.

The last dance, Corine Borgnet au Suquet des artistes, ©photo Olivier Calvel
[1] : https://www.artshebdomedias.com/article/les-insolentes-vanites-de-corine-borgnet/

Informations pratiques > The last Dance, solo show de Corine Borgnet, du 7 juin 2025 au 4 janvier 2026, commissariat, Hanna Baudet. Suquet des Artistes, 7 rue Saint-Dizier 06400 Cannes. Tel : 04 97 06 45 21

Visuel d’ourverture > The last dance, Corine Borgnet « Escapegame » au Suquet des artistes, détail de l’œuvre, I remember the future, ©Photo Olivier Calvel